Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! | Éliane Viennot

« Le chantier le plus vaste qui s’ouvre aujourd’hui est la démasculinisation des énoncés ordinaires […]. Il en va de la libération de nos cerveaux, de la déconstruction des mécanismes que nous avons intégrés et que nous ne voyons même plus. »
— Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !

Une histoire affligeante

Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin, Elinae Viennot, iXe, 2017
Source : éditions iXe

Vaste chantier, en effet, qui ne fait que renforcer l’importance de ce petit ouvrage éclairant. L’autrice y revient sur les règles qui ont été peu à peu imposées aux francophones pour en arriver à entendre, sur les bancs d’école, que « le masculin l’emporte sur le féminin ».

Utiliser le genre masculin comme le genre neutre par défaut n’est pas naturel, bien au contraire. Éliane Viennot remonte jusqu’au XVe siècle pour avancer, preuves à l’appui, que la langue française a fait l’objet d’une masculinisation forcée dès le XVIIe siècle dans une démarche d’exclusion des femmes du savoir et du pouvoir.

La langue apparaît ici comme un véritable instrument de domination visant à invisibiliser et à miner le « sexe faible » en inculquant un schéma de pensée qui relègue les femmes au second rang. L’école et l’instruction obligatoire jouent bien sûr un rôle prépondérant dans ce processus en obligeant les élèves à se conformer aux règles édictées par des institutions misogynes.

Une invitation à changer de regard

Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! aide à ouvrir les yeux sur des règles et des usages qui nous semblent tout naturels mais sont en réalité loin de l’être. Pourquoi, par exemple, ne pas accorder le participe présent au sujet de la phrase ? Pourquoi dire « Je suis une cheffe d’entreprise, dirigeant ma société depuis 2015 » et non « Je suis une cheffe d’entreprise, dirigeante ma société depuis 2015 » ?

Cette formulation ne nous semble certes pas correcte, mais pourquoi ? Parce que nos cerveaux ont été entraînés à rejeter cet accord ? À bien y réfléchir, aucune raison valable ne me permet d’affirmer qu’il s’agit d’une faute…

Pourquoi devrions-nous dire « femme peintre » plutôt que « peintresse », qui existait pourtant bien ? Pourquoi utiliser un pronom masculin pour désigner une assemblée essentiellement composée de femmes ? Pourquoi une femme à qui l’on dit être malade devrait-elle répondre « Je le suis aussi » et non « Je la suis aussi » ?

Un ouvrage précieux pour faire bouger les choses

Professeuse émérite de de littérature française de la Renaissance et membre de l’Institut universitaire de France, Éliane Viennot revient aussi bien sur l’histoire de la masculinisation du français que sur les règles virilistes qui la régissent, en matière de noms de profession et de fonction, d’accords, de pronoms, de genres des mots, et met en lumière tous les messages subliminaux qui nous sont envoyés par la langue.

Son ouvrage se clôt sur un précieux chapitre intitulé « Les enjeux actuels », dans lequel elle donne de nombreuses pistes pour un langage plus égalitariste. (Re)féminiser les noms de fonction, recourir à des accords plus logiques et moins sexistes, innover si besoin… tout en privilégiant l’accessibilité et la simplicité, pour mettre fin à l’élitisme du français qui entraîne une « sentiment “d’insécurité linguistique” » chez ses locuteurs et locutrices et bride leur créativité.

Bien qu’il soit plus historique et théorique que je ne l’avais imaginé, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! est un livre extrêmement instructif à faire lire à toux ceux et à toutes celles qui s’intéressent à la langue française et souhaitent avoir matière à réflexion pour reconsidérer leur usage de la langue. L’autre publication d’Éliane Viennot sur le sujet, Le langage inclusif : pourquoi, comment, est certainement une autre référence à découvrir pour faire évoluer nos pratiques !

À l’heure où l’écriture inclusive fait encore et toujours débat, l’autrice observe que la langue française est « remarquablement outillée pour respecter l’égalité des sexes ». Même s’il n’est pas évident de remettre en question les mécanismes qui nous ont été inculqués depuis notre plus tendre enfance, il est grand temps de commencer à changer les choses, dans notre quotidien, un mot après l’autre. Ce livre est un petit compagnon de route bien pratique pour nous lancer dans cette grande aventure, et vient d’ailleurs de reparaître avec une préface de Diane Lamoureux.

Ma note

4 sur 5 : à lire et à faire lire

À propos du livre

Auteur : Éliane Viennot
Maison d’édition : Éditions iXe
Date de publication : 2017 (nouvelle édition, paru pour la première fois en 2014, édition la plus récente en 2022)
Pages : 144
ISBN : 979-1090062443

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