Le Diable au corps | Raymond Radiguet

« J’aime trop Marthe pour trouver notre bonheur criminel. »
— Raymond Radiguet, Le Diable au corps

Un auteur surprenant

Source : Folio

Quel « drôle » de destin que celui de cet écrivain et poète fauché en pleine jeunesse, ne laissant que quelques textes derrière lui. Il a pourtant marqué la littérature française, notamment par son histoire éditoriale : Le Diable au corps ayant été publié à grands renforts de publicité par Bernard Grasset en 1923, annoncé comme l’œuvre « d’un romancier de dix-sept ans ». Sans oublier la relation de l’auteur avec Jean Cocteau, dont les témoignages permettent de mieux cerner Radiguet.

Le Diable au corps permet lui aussi, dans une certaine mesure, d’apprendre à connaître le jeune écrivain, qui s’est inspiré de son propre vécu dans ce roman.

Le plus frappant est sans doute le style de Radiguet, un style simple et épuré qui n’est pas sans rappeler l’écriture directe d’Albert Camus. Il va à l’essentiel sans se perdre en fioritures et parvient à narrer son histoire à la première personne du singulier tout en maintenant une certaine distance, ce qui n’empêche pas de comprendre les sentiments et la psychologie des personnages.

La passion chevillée au corps

Ces derniers se laissent entraîner dans une passion amoureuse dont ils ne ressortiront pas indemnes. Leur situation s’avère compliquée dès le départ : Marthe, dix-huit ans, est fiancée à Jacques lorsqu’elle rencontre le narrateur, alors âgé de quinze ans. S’engage entre eux un jeu de séduction qui se transformera en une véritable relation au cours de la Première Guerre mondiale, alors que Jacques est au front.

La sensualité et la sexualité du protagoniste, réprimées dans son enfance comme elles l’étaient dans Le Monde d’hier de Stefan Zweig, s’éveillent alors petit à petit tandis qu’il devient un homme. Le Diable au corps relèverait presque du récit initiatique tant il y est question de la frontière entre le garçon et l’homme, à l’heure où le héros découvre les plaisirs de la chair, les responsabilités et la confrontation aux parents.

Cette approche nuancée de l’âge adulte se retrouve également dans celle du sentiment amoureux, ambigu et fluctuant. Tantôt « tyrannique », tantôt délicat, le narrateur n’éprouve pas que de « beaux » sentiments et peut se révéler malsain tant il désire posséder Marthe. Ce n’est qu’avec du recul qu’il reconnaît vraiment l’amour malgré sa sensibilité évidente, lui qui se dit « frappé par la poésie des choses ».

« Tous les amours, même les plus médiocres, s’imaginent qu’ils innovent. »
— Raymond Radiguet, Le Diable au corps

Un « amour » peu désirable

Radiguet retranscrit bien la complexité de l’amour pour son protagoniste, qui associe beaucoup ce sentiment à de l’égoïsme, et qui pourrait presque devenir attendrissant par sa candeur s’il ne se montrait pas violent. Violences psychologiques et physiques émaillent en effet ce roman, dont une scène de tentative de viol totalement assumée par le narrateur et malheureusement jamais remise en question.

Le Diable au corps n’offre pas une place enviable aux femmes. Marthe est sans cesse ramenée à son âge et à sa jeunesse sur le point de s’évaporer, sans cesse victime du qu’en-dira-t-on et de la jalousie de son amant qui doute plus que fréquemment de son amour. Même s’il en arrive toujours à la conclusion qu’il aime Marthe, et que son amour grandit même au fil du temps, ses hésitations sont parfois si agaçantes que l’on aimerait le secouer pour qu’il profite de son bonheur… Ce qui n’empêche pas sa maîtresse d’éprouver pour lui un amour a priori sans bornes.

« J’aime mieux être malheureuse avec toi qu’heureuse avec lui. »
— Raymond Radiguet, Le Diable au corps

On oublierait presque la guerre durant la lecture, alors que c’est elle qui permet à l’histoire et à ce prétendu bonheur d’exister. Jacques brille par son absence, tout comme l’amitié qui unissait le narrateur à un autre personnage s’évanouit au fur et à mesure qu’il se consacre à Marthe, alors que ses parents se montrent désemparés.

Vers la maturité et l’inéluctable

La responsabilité parentale est d’ailleurs un autre des thèmes forts de ce roman, dans lequel Marthe est envisagée comme une fille, une femme, et une mère. La maternité n’y est toutefois pas encensée, susceptible d’« abîmer » la jeune fille. La paternité y est bien davantage mise en valeur, le protagoniste ayant une belle image du lien filial et de l’amour qui unit un père à son enfant avant même que ce dernier ne soit né.

Cette histoire d’amour (si on peut l’appeler ainsi), rafraîchissante par son style, parfois oppressante compte tenu de la toxicité des relation entretenues, ne saurait toutefois bien se terminer pour tout le monde. Une certaine fatalité plane sur tout le roman et révèle toute son étendue dans les dernières pages, livrant une fin douce-amère qui s’inscrit en totale cohérence avec le reste de l’histoire.

Un roman qui vaut le détour pour son style fluide, direct, et la psychologie complexe de personnages qui paraissent étrangement légers… Un joli petit livre à dévorer avec une bonne dose de recul critique !

Ma note

4 sur 5 : à lire et à faire lire

À propos du livre

Auteur : Raymond Radiguet
Préfacier : André Berne-Joffroy
Maison d’édition : Folio (Gallimard)
Date de publication : 1982 (publié pour la première fois par Grasset en 1923)
Pages : 192
ISBN : 978-2070373918

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