Yanomami, l’esprit de la forêt | Bruce Albert et Davi Kopenawa

« Toute cette dévastation, c’est l’empreinte des Blancs, leur trace sur le sol de la terre. C’est ce que nous voulons vous dire. Les Blancs manquent de sagesse et ne pensent pas très loin. »

— Davi Kopenawa, Yanomami, l’esprit de la forêt

La voix d’un peuple menacé

« Toute cette dévastation », c’est le changement climatique, les forêts défrichées, l’épidémie de Covid-19. C’est la terre qui se meurt, et que les chamans yanomami comme Davi Kopenawa essaient tant bien que mal d’apaiser.

Yanomami l'esprit de la foret, Bruce Albert et Davi Kopenawa, Actes Sud, 2022
Source : Actes Sud

Yanomami, l’esprit de la forêt permet de découvrir et de mieux comprendre la vision du monde des Yanomami du Brésil, dont Davi Kopenawa est le porte-parole, afin de remettre en question nos fonctionnements et notre approche occidentale de la nature et de sa relation avec les humains.

L’anthropologue Bruce Albert, coauteur de cet ouvrage avec Kopenawa, a tissé de forts liens avec les Yanomami depuis 1975 et présente ce peuple amérindien dans sa préface. Quelque 39 500 Yanomami sont aujourd’hui disséminés de part et d’autre de la frontière vénézuélo-brésilienne. Ils sont divisés en petits groupes qui vivent dans la forêt tropicale, incroyable réservoir de biodiversité menacé par les pratiques prédatrices de Blancs.

L’exposition « Yanomami, l’esprit de la forêt » organisée par la Fondation Cartier en 2003 a fourni aux Yanomami l’occasion de transmettre leur pensée, leur message d’alerte, et de faire connaître leur(s) lien(s) avec la forêt aux « gens de loin ». Selon Davi Kopenawa, ces derniers pourront dissuader les « gens de près » de détruire leur territoire et leur peuple, que les orpailleurs, les politiciens, les éleveurs de bétail et autres acteurs locaux mettent en danger.

Des contributions variées et accessibles

Ce recueil de contributions, de textes parfois illustrés, est une véritable invitation à mettre fin à la séparation entre les humains et le reste du monde, entre la nature et la culture, entre les peuples humains et non humains.

Si la préface du philosophe Emanuele Coccia peut s’avérer quelque peu impressionnante dans son analyse fort intéressante mais légèrement ardue des liens entre anthropologie et écologie, il ne faut pas s’arrêter à cette entrée en matière. Les textes d’Albert et de Kopenawa sont bien plus accessibles, même si Bruce Albert a davantage recours à un vocabulaire scientifique et technique que le chaman yanomami, dont les propos sont à la fois clairs et éclairants.

Chaque page permet de se familiariser davantage avec la cosmologie et le mode de vie des Yanomami du Nord du Brésil en présentant synthétiquement leurs mythes fondateurs et leurs traditions chamaniques avec, toujours en fil rouge, « l’esprit de la forêt ».

Une vision du monde enrichissante

Leur forêt, la forêt, est vivante, peuplée d’esprits bienfaisants et maléfiques, elle exhale un souffle fertile et abrite nombre d’être vivants, notamment des animaux qui étaient initialement humains. Les Yanomami considèrent en effet que l’humain a précédé les animaux, actuels descendants de « premiers ancêtres » qui « ont perdu leur condition “humanimale” » d’origine. Une approche qui brouille totalement notre définition de l’humanité et incite à reconsidérer notre relation aux animaux et à l’ensemble du monde vivant.

Le cycle d’échanges entre les Yanomami et les partenaires de la fondation Cartier n’a pas pris fin suite à l’exposition de 2003, mais a donné lieu à d’autres initiatives qui n’ont pas fini de porter leurs fruits et de se développer, encore aujourd’hui en 2022. Ce travail au long cours permet à Yanomami, l’esprit de la forêt d’aborder des facettes très variées du rapport des Yanomami à leur forêt, de leur notion de « “territoire itinérants” » à l’incroyable richesse sonore de leur environnement (qui abrite même un oiseau des plus polyglottes !) en passant par leur conception des images, bien différente de la nôtre et donc particulièrement intéressante à explorer dans le cadre d’une exposition.

Au cœur de la vie des Yanomami, les images ne sont pas, pour eux, rattachées à un support comme en Occident. Elles relèvent davantage de « perceptions directes » dont les chamans font l’expérience, se laissant traverser par les « être-images primordiaux » qui sont la manifestation des esprits des premiers ancêtres. Albert parle donc d’« images non iconiques », qui pourraient bien dérouter les artistes et observateurs non amérindiens… « L’esprit de la forêt » se décline en une myriade d’esprits qui répondent aux appels des chamans (aidés par la poudre psychotrope yakõana a) en « descendant » sous forme d’images. « Tout habitant de la forêt a une image utupë a », explique Davi Kopenawa, qu’il appartienne au monde animal, végétal ou minéral.

Des ponts entre les disciplines et les peuples

Ces pratiques chamaniques sont-elles irréconciliables avec les sciences et la rigidité à laquelle nous les associons souvent ? Loin de là, comme le prouve le passionnant chapitre « Au-delà des yeux, le mathématicien et le chaman », retranscription d’un entretien entre Bruce Albert, l’astrophysicien et écrivain Michel Cassé et Cédric Villani, mathématicien et politicien, au sujet d’une conversation avec Davi Kopenawa. Les trois hommes proposent une approche des mathématiques totalement inattendue qui ouvre l’esprit et pourrait en réconcilier beaucoup avec une discipline scolaire parfois abhorrée.

Selon Albert, chamans et mathématiciens ont en commun une « forme de pensée visuelle de l’inconnu », un certain accès à l’invisible qu’ils s’efforceraient ensuite de partager avec les individus lambda par divers moyens. Bien que les propos de Michel Cassé m’aient parus si oniriques qu’ils en devenaient parfois sibyllins, Cédric Villani réussit quant à lui à injecter une bonne dose d’enthousiasme à la mathématique – parfois obscure – en la décrivant comme universelle, « un rêve que tout le monde peut partager et vérifier ».

Comprendre, vérifier, etc., c’est aussi ce que font les chercheurs et les chercheuses qui se penchent sur les différents écosystèmes, notamment dans la forêt tropicale, pour certains et certaines dans l’espoir de trouver des solutions au changement climatique. Or les Yanomami ont depuis longtemps conscience de nombre de phénomènes à l’œuvre dans leur environnement, même s’ils ne traduisent pas leurs savoirs avec le même vocabulaire que les non-Amérindiens.

Un décalage dont témoigne par exemple l’épisode « Les forêts sont notre avenir ! Pourquoi faut-il les laisser tranquilles ? » de l’émission de France Culture De cause à effets, qu’il est très intéressant d’écouter en parallèle de cette lecture. Clémentine Azam et Peter Wohlleben y manifestent une approche beaucoup plus économique, juridique, réglementaire et scientifique de la forêt que les Yanomami, pour en arriver plus ou moins explicitement au même constant : la forêt est merveilleuse et il nous faut la préserver. Il nous revient donc d’écouter les paroles des Yanomami pour mieux les aider à protéger leur forêt, qui est aussi « notre maison », pour reprendre les propos de Greta Thunberg.

Yanomami, l’esprit de la forêt est une formidable introduction à la vision du monde des Yanomami, et je ne peux que me réjouir du lancement de la nouvelle collection Voix de la Terre d’Actes Sud, qui vise à ouvrir « de nouveaux horizons de conscience » en nous amenant à la rencontre de femmes – malheureusement très absentes dans ce premier titre – et d’hommes qui ont développé une autre relation au vivant.

Ma note

5 sur 5 : à lire et à partager de toute urgence

À propos

Auteurs : Bruce Albert et Davi Kopenawa (avec la participation d’autres contributeurs et contributrices)
Maison d’édition : Actes Sud
Date de publication : 13 avril 2022
Pages : 256
EAN : 978-2330163396

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