Le Bal des folles | Victoria Mas

« Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l’ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. Une prison pour toutes celles coupables d’avoir une opinion. »

— Victoria Mas, Le Bal des folles

Des aliénées à Paris

1885. Il ne fait pas bon être internée à la Salpêtrière, où le célèbre neurologue Jean-Martin Charcot donne des cours publics lors desquels il provoque des « névroses expérimentales » chez les « aliénées » pour mener à bien ses recherches sur l’hystérie.

Le Larousse donne deux définitions de l’aliénation :

  • « État de quelqu’un qui est aliéné, qui a perdu son libre arbitre. »
  • « Situation de quelqu’un qui est dépossédé de ce qui constitue son être essentiel, sa raison d’être, de vivre. »

Les deux s’appliquent aux femmes enfermées dans l’hôpital parisien. Privées de toute liberté et soumises au bon vouloir des infirmières, des internes et des médecins, elles sont montrées en spectacle lors du bal de la Mi-Carême qui a donné son titre au roman, le Bal des folles. L’occasion pour les Parisiennes et Parisiens nantis de se repaître du spectacle jugé inquiétant et fascinant de ces prétendues folles, qui y trouvaient un petit vent de renouveau et de liberté le temps d’une soirée, le temps de respirer, même s’il ne s’agissait que d’air artificiel.

« On se bouscule pour voir de plus près ces animaux exotiques, car c’est comme si l’on était dans une cage du Jardin des Plantes, en contact direct avec ces bêtes curieuses. »

— Victoria Mas, Le Bal des folles

Bêtes curieuses qui ont pour la plupart été amenées à la Salpêtrière par des hommes, « ceux dont elles portaient le nom », précise l’autrice. Le Bal des folles transmet en effet nombre de messages féministes, qui ne sont pas toujours présentés avec beaucoup de subtilité. La condition des femmes aux XIXe siècle est mise en avant, voire étalée tout au long du livre de façon si explicite que cela nuit parfois à la fluidité de la lecture et au romanesque de l’histoire.

Un peu de tout… beaucoup de rien ?

Le Bal des folles, Victoria Mas, Audiolib, 2020
Source : Audiolib
Couverture : Narcisse – D.R.

La touche surnaturelle qu’apporte Eugénie à l’intrigue, elle qui prétend dialoguer avec les morts, dessert d’ailleurs selon moi le propos féministe de l’autrice. Ce soupçon d’occulte instille le doute dans l’esprit des lecteurs et lectrices. Il attiédit la dénonciation de l’enfermement pour une prétendue anormalité qui ne serait en réalité qu’une excuse du patriarcat pour dominer des femmes un peu trop libres, un peu trop « différentes » ou victimes du manque de connaissances scientifiques.

Le rapport aux défuntes et défunts et la possibilité d’une vie après la mort n’est que l’un des nombreux sujets figurant dans cet ouvrage, si nombreux qu’il est aisé de s’y perdre. Amour, deuil, famille, folie, occulte, patriarcat, religion, sororité, spiritisme, violences de classe, médicales, sexistes et sexuelles, voyeurisme… Tous ces thèmes sont abordés, mais aucun n’est réellement traité en profondeur.

L’idée derrière ce roman est pourtant extrêmement intéressante, mais il est difficile de comprendre où l’autrice veut emmener ses lecteurs et lectrices avec cette galerie de personnages féminins toutefois marquants et incarnés. Si les caractères d’Eugénie, de Geneviève, de Louise et de Thérèse auraient mérité davantage d’approfondissements, ils ont le mérite de se distinguer les uns et des autres et rendent les protagonistes attachantes, cherchant toutes leur place dans un monde qui ne leur en laisse pas.

« Maintenant qu’elle était une folle parmi les folles, elle paraissait enfin normale. »

— Victoria Mas, Le Bal des folles

Même s’il soulève d’intéressantes réflexions sur la normalité et les attentes de la société, l’ensemble manque malheureusement de finesse et de complexité. Le Bal des folles est relativement attendu et convenu, tant concernant les thèmes qui y figurent que l’écriture et la trame narrative. Les lecteurs et lectrices n’auront probablement que peu de mal à terminer certaines phrases avant d’avoir atteint la ponctuation finale, à deviner la suite de l’histoire malgré une apparente volonté de ménager un peu de suspense.

En outre, le titre et la quatrième de couverture qui mettent le bal en avant ont probablement beaucoup contribué à la légère déception qu’a été ce roman, car l’événement « festif » n’y occupe qu’une place minime

Affaire à suivre…

Le Bal des folles n’a cependant pas été une lecture désagréable : la plume de l’autrice est accessible sans être simpliste, les personnages sont assez mémorables, la description de Paris au XIXe siècle est loin d’être déplaisante et certains points méritent d’être explorés plus avant – notamment concernant les travaux de Charcot et d’Allan Kardec. Découvrir ce roman dans sa version audio m’a certainement aidée à persévérer dans ma lecture, la lectrice Audrey Sourdive insufflant beaucoup de vie et de passion à la narration et aux dialogues.

De plus, il ne faut pas oublier qu’il s’agit du premier livre de l’autrice, dont je suivrai les prochaines publications avec intérêt étant donné sa qualité de romancière en puissance ! Et ne vous arrêtez pas à mon avis, Le Bal des folles ayant connu un franc succès : il a remporté le prix Renaudot des lycéens en 2019 et été adapté en bande dessinée (Albin Michel, 2021) et à l’écran !

Ma note

3 sur 5 : sympathique

À propos

Autrice : Victoria Mas
Maison d’édition : Audiolib (initialement publié par Albin Michel)
Date de publication : Février 2020 (initialement publié en août 2019 par Albin Michel)
Pages/durée : 256 pages/6h44
EAN : 9791035401948

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