Gioconda | Nìkos Kokàntzis

Visuel lectures communes Holocauste

« […] Nous étions un jardin plein de fleurs qu’entouraient le tonnerre, les éclairs, la violence, la frénésie du monde. »

— Nìkos Kokàntzis, Gioconda

Aimer au cœur de l’horreur

Gioconda était « née pour aimer ». Une femme de rêve, au sens premier du terme : faite de la matière des rêves, aussi douce et passionnée, aussi sensuelle et lumineuse qu’un songe qui éclaire les nuits les plus sombres.

Et quelle obscurité elle a eu à affronter au côté de Nìkos Kokàntzis ! Les deux adolescents, amis depuis leur plus tendre enfance, découvrent l’amour et ses plaisirs ensemble durant l’Occupation à Thessalonique, au cœur d’un quartier grec lui aussi empreint du merveilleux qui traverse tout le récit. Ce dernier tourne malheureusement à la tragédie, Gioconda étant juive dans une ville dont presque tous les habitantes et habitants juifs ont été déportés à Auschwitz-Birkenau (plus de 45 000 sur 50 000 selon le United States Holocaust Memorial Museum).

Gioconda, Nikos Kokantzis, l'aube, 2018

Ce récit, c’est celui de Nìkos qui, une fois devenu adulte, a décidé de raconter son histoire d’amour « pour que Gioconda revive à travers ses mots ». Ce récit, c’est celui d’un jeune homme qui a connu l’amour et la passion avant de se les voir arracher à l’époque de l’« inhumainement possible ».

Comme si la force d’un premier amour ne suffisait pas, le découvrir en temps de guerre exacerbe tout, donne à chaque chose une « intensité particulière » et un sens de l’urgence. Comme si les deux amoureux devinaient que leur temps était compté, ils ont donné et reçu sans retenue ni gêne, sans honte ni malaise, portés par la force de leurs sentiments l’un pour l’autre.

Un récit aussi cru et que délicat

D’aucunes et d’aucuns seraient prompts à ne pas prendre cette histoire au sérieux, à ne voir là qu’une tocade adolescente à l’heure où les corps s’éveillent. Les mots de Kokàntzis et l’intensité de son témoignage montrent pourtant une histoire bien plus profonde et douloureuse. Ses souvenirs de son amour perdu ne s’embarrassent pas de pudeur, l’auteur livre ses expériences telles qu’il les a vécues, nomme les endroits où il a déposé ses baisers, ce qu’il a ressenti au contact des mains de Gioconda, à la vue de son corps, parfois à la seule pensée de celle qu’il aimait.

Le récit n’est toutefois jamais obscène ou graveleux, tout y est beau et poétique. Nìkos lui-même voyait de la beauté partout, dans les autres, dans son quartier, un regard doux qu’il pose aussi sur son histoire avec Tziokonta (Τζιοκόντα). L’écrivain offre ici une véritable ode au corps de son amoureuse et au sien, à travers lequel il a tant ressenti – le désir, le plaisir, mais aussi les bombardements qui l’électrisaient ou plus simplement la chaleur du climat méditerranéen.

Lecteurs et lectrices pourraient d’abord émettre une réserve. Est-il convenable de lire un ouvrage aussi sensuel sur deux adolescents d’une quinzaine d’années ? Cela ne va-t-il pas me mettre mal à l’aise, cela n’est-il pas malsain ? La guerre a toutefois fait grandir les deux jeunes gens plus vite que de raison, et la simplicité avec laquelle l’auteur narre leurs amours ramène rapidement à l’essentiel : aimer, vite, avant que ne vienne « l’heure de payer » après avoir tant reçu.

Des souvenirs narrés avec brio

Au-delà de son incroyable histoire, Nìkos Kokàntzis fait montre d’un indéniable talent littéraire qui emporte tout sur son passage. Aucune virgule (ou absence de virgule) ne semble laissée au hasard, il n’y a pas un mot de trop, et l’auteur démontre un sens de la formule qui fait regretter qu’il n’ait rien écrit d’autre. Sous sa plume, une « musique surhumaine » devient « le bruit d’une âme qui se répandait », et les doigts s’enserrent pour se « charger de vie ».

Les francophones ont la chance d’accéder à ce texte grâce à la magnifique traduction du grec de Michel Volkovitch, qui signe également une courte postface éclairante justement intitulée « un livre hanté ». La folie et la barbarie de la guerre hantent en effet chaque ligne de ce texte, tout comme il est hanté par le fantôme pourtant plein de vie de Gioconda.

« Les gens meurent seulement quand nous les oublions. »

— Nìkos Kokàntzis, Gioconda

Ce récit n’est pas seulement un témoignage poignant sur les réalités de la guerre dans un pays peu étudié en France*, il n’est pas seulement l’une des plus belles déclarations d’amour, il est aussi la flamme qui maintient et maintiendra Gioconda en vie tant qu’il y aura des lecteurs et des lectrices pour en admirer la lumière.

Tout est-il véridique dans ce récit qui s’ouvre sur les mots « Ceci est une histoire vraie » ? Comment se fait-il, par exemple, que cet auteur né en 1930 évoque ses « treize », ses « quatorze » et ses « quinze » ans avant le départ de Gioconda pour Auschwitz, alors qu’elle a été déportée en 1943 ? Tout peut-il de toute façon correspondre à la réalité quand la mémoire est loin d’être infaillible, quand le récit lui-même revêt nombre de traits oniriques ?

Kokàntzis écrit d’ailleurs qu’il doute parfois de l’existence passée de sa bien-aimée, Michel Volkovitch précisant que Gioconda « ne cesse de dériver, insensiblement, vers les territoires du rêve ». Pour lui, « ce compte rendu, qu’il faut croire fidèle, est en même temps un conte ». Ce livre serait-il un conte rendu ? Un conte sombre et tragique au cœur d’une réalité non moins sombre et fatale ?

La véracité de ce récit est-elle finalement ce qui importe le plus ? Je veux croire qu’une Gioconda, quelque part, a pu emporter avec elle les souvenirs d’un tel amour pour lui tenir chaud au cœur de l’horreur infligée par l’humanité à l’humanité. Qu’il s’agisse ou non de la Τζιοκόντα de Kokàntzis, je veux croire qu’une jeune fille a pu puiser dans la force de l’amour pour éclipser la guerre, ne serait-ce qu’une seconde.

Je ne peux m’empêcher de remettre en avant ce morceau, qui marque un passage particulièrement poignant de Gioconda :

* Au sujet de l’histoire de Thessalonique sous l’Occupation allemande, Michel Volkovitch conseille Le Sarcophage de Yórgos Ioánnou (qui semble malheureusement indisponible en librairie)…


Cet article a été publié dans le cadre des lectures communes autour de l’Holocauste proposées par Passage à l’Est! et Patrice de Et si on bouquinait un peu ? à partir du « 27 janvier, jour de commémoration de la libération du camp d’Auschwitz en 1945, et date de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste », jusqu’au 3 février 2022.

Un grand merci à eux, je vous invite à explorer leurs blogs pour en savoir plus et contribuer à nos côtés à ce devoir de mémoire, si essentiel.

Ma note

5 sur 5 : Coup de cœur

À propos

Auteur : Nìkos Kokàntzis
Traducteur : Michel Volkovitch
Maison d’édition : l’aube
Date de publication : 2018
Pages : 104
ISBN : 978-2815928502

6 commentaires

  1. Merci pour cette belle présentation de ce « livre hanté », dont j’avais noté la publication mais qui (je crois) n’a pas été beaucoup présenté sur les blogs.
    La Grèce n’a pas non plus été très présente dans nos lectures communes autour de l’Holocauste jusqu’ici, alors qu’en effet sa communauté juive a été très touchée (à ce sujet, connaissez-vous « Fugitive pieces », d’Anne Michaels, un très beau livre qui porte également sur le souvenir et se passe en partie en Grèce?).
    La question du « véridique », dans des livres qui s’appuient beaucoup sur la mémoire personnelle, revient souvent. Je note surtout l’histoire d’amour, et le talent littéraire que vous notez. Merci encore!

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup de votre visite et de votre conseil. Je ne connaissais pas du tout « Fugitive Pieces » mais note ce titre, dont la lecture doit être très intéressante !
      Et j’aurai la « chance » de découvrir bien d’autres références grâce à votre initiative de lectures communes.

      J’aime

  2. Merci pour cette très intéressante contribution à notre semaine de lectures thématiques; c’est une découverte totale pour moi et comme le signale Passage à l’Est, c’est aussi l’occasion de mettre en lumière le destin de la communauté juive grecque.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour votre avis ! En effet, je ne connaissais pas du tout le destin de cette communauté juive grecque et cela m’a donné envie d’en découvrir plus à ce sujet… Il y a tant à apprendre ! Et encore un grand merci pour ces lectures thématiques !

      J’aime

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