Samar Yazbek | Écrire le conflit syrien

« Comment vais-je pouvoir écrire toute cette dévastation ? »

— Samar Yazbek, Les portes du néant

Telle est la question que se pose Samar Yazbek, qui est pourtant une écrivaine chevronnée, romancière, journaliste et activiste. Elle a dû s’exiler en France en juillet 2011, poursuivie par les services de renseignement de son pays natal après s’être engagée contre Bachal al-Assad, avoir pris part à des manifestations pacifiques et écrit sur les pratiques cruelles des services secrets syriens envers celles et ceux qui s’opposaient au régime d’Assad.

Ce nom est pour beaucoup associé à l’utilisation d’armes chimiques contre la population syrienne, dans un pays déchiré par les conflits depuis le printemps arabe. Nombre de Syriennes et de Syriens ont participé à des manifestations pacifiques dès mars 2011 pour réclamer plus de démocratie, de justice, de liberté et de dignité alors que le pays était gouverné par le régime baasiste dirigé par Bachar al-Assad, qui a succédé à son père Hafez al-Assad. La situation s’est rapidement envenimée suite à la violente répression exercée par le régime, et les contestataires ont pris les armes. La révolution pacifique s’est alors transformée en conflit armé sur fond de manipulations et de manigances.

Issue comme les Assad d’une famille alaouite (une branche du chiisme dans un pays à large majorité sunnite), Samar Yazbek a un profil particulièrement dérangeant pour de nombreux protagonistes de ce conflit. « Femme, intellectuelle, laïque, démocrate et alaouite. Tout la désigne comme cible. », écrit Christophe Boltanski dans son introduction aux Portes du néant. Cela n’empêchera pas l’autrice syrienne de retourner dans son pays d’origine en 2012 et en 2013 pour témoigner du vécu de ses compatriotes – trois retours dont elle fait le récit dans son ouvrage Les portes du néant (Stock, 2016), initialement publié en 2015 sous le titre Bawabât ard al-‘adâm aux Éditions Dar al-Adab et lauréat du Prix du meilleur livre étranger en 2016. Un livre qui relève selon Boltanski de la « littérature du désastre », comme les écrits de Varlam Chalamov, Primo Levi ou Rithy Panh, par exemple.

Yazbek transmet toute la complexité de ce conflit à travers son propre témoignage et ceux des personnes qui ont croisé son chemin, sa volonté de rencontrer des acteurs et actrices de différents « camps » du conflit ne plaisant pas à tous ses interlocuteurs… Elle ne se départ jamais de son professionnalisme journalistique et rend compte d’un pays déchiré entre un régime d’une incroyable violence, des rebelles armés, des groupes djihadistes aux nombreux membres étrangers, des acteurs internationaux aux agissements parfois nébuleux et des activistes de tous bords, laïcs, civils, pacifiques. Et, au centre, des millions de Syriennes et de Syriens trop souvent contraints de fuir leur foyer, voire leur pays.

La marcheuse, Samar Yazbek, Stock, 2018
Source : Stock

Bien que Samar Yazbek se présente plus comme une « narratrice » qu’une journaliste dans Les portes du néant, elle revêt définitivement son habit de romancière avec La marcheuse (Stock, 2018), d’abord publié par Dar al-adab en 2016 sous le titre Al-Machâ’a. Elle y fait entendre la voix de Rima, une jeune adolescente mutique qui ne peut s’empêcher de marcher mais n’échappera pas pour autant aux horreurs de la guerre, dont elle fait état avec un détachement et une poésie déconcertants.

Le plus frappant dans les récits de Samar Yazbek (ou ceux qu’elle rapporte) est la violence. Omniprésente, elle est d’une force si inouïe que les exactions commises durant ce conflit sont parfois inimaginables, insoutenables à lire. L’autrice parle « d’un pays fait de terre, de sang, de feu et de surprises sans fin » dans Les portes du néant (et les propos qu’elle retranscrit dans 19 femmes : les Syriennes racontent ne sont guère plus réjouissants). Ce recueil d’entretiens menés avec dix-neuf Syriennes, pour la plupart en exil, a été originellement publié sous le titre 19 imra’a : Souriyyat yarwayn en 2018 par la maison d’édition Al-Mutawassit, établie en Italie. Toutes ces femmes ont fait face à une violence sans bornes qui annihile tout, qui détruit tout, comme Yazbek s’en est rendu compte en découvrant les vestiges d’une histoire millénaire réduits à néant. « Disparaître, il n’y a rien de plus facile ! », constate la jeune Rima.

L’art, la culture, les échanges et l’ouverture semblent ne plus avoir leur place dans ce paysage de désolation. Des poèmes de Mahmoud Darwich fleurissent pourtant sur les murs de Saraqeb, et plusieurs initiatives naissent pour favoriser l’éducation, notamment des femmes et des enfants – « la seule chose à notre portée » selon Yazbek dans Les portes du néant. Le manque d’éducation et la pauvreté ont en effet aggravé la situation dans des régions délaissées par les classes moyennes et aisées, et cette ignorance s’étend dans une certaine mesure à toute la société syrienne, comme le rapporte Fatima :

« […] Des barrages de crainte et d’ignorance se sont dressés entre les communautés, empêchant que s’établissent des relations humaines entre elles. »

— Fatima, propos rapportés par Samar Yazbek, 19 femmes

La statue du poète Abou al-Ala al-Maari se trouve décapitée à Maraat al-Numan, des intellectuels comme Michel Kilo sont arrêtés par le régime et l’armée brûle des livres, l’autrice partageant les noms d’auteurs de quelques ouvrages rescapés tels que Al-Zama Kishari, Abdul Rahman al-Ahmad ou encore Al-Razi. La protagoniste de La marcheuse prend le contre-pied de cette extermination de toute forme d’art en apprenant aux enfants à dessiner, en se jetant elle-même à corps perdu dans le dessin et les couleurs. La jeune fille pense en couleurs et en formes, avouant avoir « du mal à comprendre les mots abstraits sans les convertir en dessins. » Sa vision du monde singulière et onirique empreint son expérience de la guerre civile d’une touche de merveilleux (au sens de surnaturel)… Une vision du monde à part, innocente et intelligente, qui ne fait qu’accentuer l’absurdité et la violence d’un conflit qu’elle ne comprend pas bien.

Rima a donc choisi la voie de l’imagination pour survivre dans un pays dont la population est réduite à l’humanité la plus primaire, les femmes (notamment) tentant tout de même de prendre soin de leurs maisons, de leurs enfants et d’elles-mêmes dans un contexte pourtant peu propice à de telles préoccupations. Comme l’écrit Yazbek dans Les portes du néant, « personne n’écrivait sur l’héroïsme quotidien des Syriens », ces personnes qui continuent à vivre coûte que coûte, ramenées à leur animalité sous les obus, les abus et la violence à laquelle elles doivent faire face. Ces personnes que « l’exode [prive] de dignité », certaines pensant qu’« il [vaut] mieux mourir chez soi » (telle est l’opinion d’Ayouche, dont la famille a accueilli la journaliste).

Ces personnes dont le reste du monde semble ne faire que peu de cas, ce que Yazbek a voulu réparer en rapportant les événements qui se sont déroulés à Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Elle explique :

« Transmettre cette vérité m’apparaît comme un devoir envers toutes les victimes mortes en défendant le rêve d’une Syrie libre et juste. »

— Samar Yazbek, Les portes du néant

Il reste à savoir comment ces témoignages sont reçus, aussi bien en Syrie qu’hors de ses frontières. Comment réagissons-nous face aux images d’une Syrie dévastée, d’habitantes et d’habitants éplorés, de destructions sans pareilles ? « Nous consommons les informations puis nous les jetons à la poubelle », avance Yazbek dans Les portes du néant, un point de vue qu’appuie la jeune Alia en critiquant le manque de réaction de la communauté internationale :

« L’histoire se souviendra de ce que le monde a fait aux Syriens, l’humanité en aura honte. »

— Alia, propos rapportés par Samar Yazbek, 19 femmes

19 femmes les Syriennes racontent, Samar Yazbek, Pocket, 2021
Source : Lisez !

Les souffrances que Yazbek dépeint dans Les portes du néant et ses autres livres sont selon elle « la preuve bouleversante de la faillite morale de l’humanité ». Rima elle-même, prise au cœur du conflit, se demande comment les gens peuvent continuer à mener une vie normale alors qu’il se déroule de telles choses.

Le conflit syrien met en relief l’un des principaux facteurs qui sait tour à tour rassembler et diviser l’humanité : l’argent. L’argent qui permet d’acheter des armes, de sortir de prison, de verser des pots-de-vin, de soigner, de s’équiper pour défendre ses idées, éduquer, informer, etc. L’argent qui a été décisif dans la direction qu’a prise la guerre civile.

« J’ai obtenu une libération conditionnelle, l’argent peut vous sauver des pires situations. À peine sortie de prison, j’ai décidé de fuir et j’ai choisi le chemin de l’exil […]. »

— Mariam Hayed, propos rapportés par Samar Yazbek, 19 femmes

Celles et ceux qui en ont l’envie et la possibilité quitteront en effet leur pays dans l’espoir d’échapper à ces souffrances, mais à quel prix ? Que signifie réellement vivre en exil, loin de la patrie qui nous a vu grandir ?

Selon Samar Yazbek dans Les portes du néant, l’exil signifie « marcher dans une rue et savoir que vous n’êtes pas à votre place ». Même si les nouvelles technologies peuvent quelque peu apaiser le sentiment de perte d’identité que provoque une existence forcée loin de chez soi, ces questions restent fortement présentes dans l’esprit des déplacés et des réfugiés. Ces interrogations sont d’autant plus palpables dans 19 femmes, la large majorité des Syriennes interviewées vivant alors à l’étranger. Nombre d’entre elles ont décidé de rester près de leur pays malgré les horreurs qu’elles y ont subi, « choisissant » de s’établir au Liban ou en Turquie, où elles aident parfois d’autres réfugiés. De nombreuses femmes espèrent pouvoir un jour retourner en Syrie, bien que ce pays ne soit actuellement pas des plus accueillants pour les représentantes du sexe dit « faible ».

Particulièrement touchée par la situation des Syriennes, Samar Yazbek se concentre souvent sur leur expérience, elle qui a fondé l’organisation non gouvernementale Women Now For Development (dont l’objectif est notamment d’éduquer femmes et enfants et d’accompagner les femmes dans les domaines économique, social, professionnel, culturel, de les protéger, de les aider à accéder à des positions de pouvoir et de sensibiliser à leur cause).

L’autrice explique que les femmes se sont retrouvées face à un double défi en Syrie, défendant les valeurs révolutionnaires avant d’avoir à lutter pour leurs droits les plus élémentaires dans un pays où les extrêmes ont pris de plus en plus de place. Leurs tenues sont réglementées – de l’interdiction du port du voile à l’obligation de revêtir voile intégral et gants –, les Syriennes craignent les agressions sexuelles aussi bien pour elles que pour l’honneur de leur famille, elles ne bénéficient pas toujours des soins appropriés en raison du manque de personnel soignant féminin, etc.

La liste des injustices dont les femmes sont victimes est longue, et celle des combats qu’elles doivent mener impressionnante.

« Ces femmes se sont rebellées sur plusieurs fronts : contre le régime, contre la société, contre la religion et les traditions, contre Daech et les groupes armés islamistes de l’opposition. »

— Zaina Erhaim, propos rapportés par Samar Yazbek, 19 femmes

Les Syriennes semblent devoir souffrir quelles que soient les forces au pouvoir, invisibilisées malgré leur importante mobilisation au début de la révolution. Cette tragédie est évoquée par Catherine Coquio qui, dans la postface de 19 femmes, dit de chaque femme qui a témoigné dans l’ouvrage qu’elle « est sœur d’Antigone ». L’engagement de certaines figures féminines comme Razan Zaitouneh, Samira al-Khalil ou Rola al-Roukbi a marqué la Syrie, mais le courage de milliers et de milliers de femmes restera largement tu, d’où l’importance de travaux comme ceux de Samar Yazbek. L’autrice ne cherche pas pour autant à idéaliser les femmes, à les victimiser ou à les héroïser, rappelant que certaines ont été les bourreaux de leurs compatriotes et collaboré avec Daech, par exemple.

En outre, l’autrice montre ce que peut signifier grandir au cœur de ce conflit à travers le personnages de Rima, qui découvre sa féminité sous les bombes. Elle aussi pourrait être « soeur d’Antigone », littéralement enchaînée à une famille au destin tragique, car sa mère puis son frère doivent l’attacher au mobilier ou à leur poignet pour éviter qu’elle ne se laisse emporter par ses pas. Mais comment grandir en étant ainsi limitée dans ses mouvements, la marche symbolisant ici la réflexion et le travail de l’esprit, comme l’a expliqué Samar Yazbek aux Voix d’Orléans 2019 ?

Contrairement à la protagoniste d’Alice au pays des merveilles, que Rima adore et dont elle partage l’univers à la fois loufoque, poétique et déconcertant, la jeune Syrienne n’a pas la possibilité de s’émanciper et de faire ses propres choix. C’est peut-être pourquoi elle se réfugie sur ses planètes secrètes, qu’elle explore à l’image de son héros, le petit prince de Saint-Exupéry.

Les Portes du néant et 19 femmes ramènent néanmoins sur la terre ferme et livrent des témoignages très durs mais importants. Ces derniers font la lumière sur une catastrophe d’une ampleur sidérante dont la couverture médiatique a largement influencé les comportements des Syriennes, des Syriens et des étrangères et étrangers, mettant parfois de l’huile sur un feu déjà plus que vif. Le tableau dressé s’avère très noir malgré quelques étincelles d’humanité, de solidarité et d’amour. Loin de tout sensationnalisme, Yazbek ne donne jamais une image romantique du conflit qui déchire son pays et brise les espoirs de millions de ses concitoyennes et concitoyens.

« Dans un déséquilibre, dans un chaos social, il y a des hommes et des femmes qui gardent leur liberté intérieure [et ne se soumettent] pas forcément. »

— Boris Cyrulnik, La Grande Librairie

Ces propos tenus par Boris Cyrulnik, invité de La Grande Librairie pour Chérif Méchéri : préfet courage sous le gouvernement de Vichy, ne peut que rappeler les directions prises par toutes les personnes qui ont croisé la route de Samar Yazbek. Pourquoi certaines choisissent-elles la violence quand d’autres la refusent ? Pourquoi certaines torturent-elles leurs semblables quand d’autres se battent inlassablement pour les sauver et apaiser leurs souffrances ?

S’il ne répond pas à ces questions, Les portes du néant constitue une bonne introduction pour qui veut mieux comprendre la violence qui agite la Syrie. 19 femmes suppose quant à lui de faire quelques recherches préalables, certes basiques, pour mieux saisir les propos des Syriennes. Ceux-ci sont toutefois habilement recontextualisés, éclairés et creusés par Catherine Coquio dans une postface passionnante qui ne fait que multiplier les pistes de réflexion. De même, La marcheuse présentera sans doute plus d’intérêt pour celles et ceux qui ont déjà une certaine connaissance du conflit, Rima décrivant des scènes chaotiques que l’on peut associer à des événements réels si l’on s’est renseigné sur la guerre en Syrie. Ce roman peut également se lire comme une fable tragique sur l’horreur et l’absurdité de la guerre, la plume de Samar Yazbek étant sans conteste d’une grande qualité littéraire – mais il serait dommage d’en occulter l’aspect engagé et dénonciateur. Chacun de ces ouvrages est en tout cas plein d’authenticité et bourdonne de voix toutes uniques, et qui se répondent pourtant douloureusement.

« Je ne sais pas si je suis toujours une femme ou autre chose. Je ne sens plus rien. […] Cette haine m’a détruite. »

— Roula, propos rapportés par Samar Yazbek, 19 femmes

Ces lectures peuvent aussi être destructrices à leur échelle, mais elles nous apportent pourtant un supplément d’humanité. Des témoignages et des récits indispensables pour mieux comprendre ce que vivent des individus en proie à des horreurs difficiles à imaginer depuis notre quotidien souvent privilégié. Nous n’avons pas le droit de fermer les yeux.

Merci de nous les ouvrir, Madame Yazbek.

Pour aller plus loin

Nombre de ressources sont accessibles en ligne pour creuser le sujet et mieux comprendre ce conflit. Je vous propose notamment d’explorer :

2 commentaires

  1. Merci pour cette présentation et les liens passionnants. Je découvre cette autrice et je suis très impressionné par la force de sa parole. Il semble que des femmes s’emparent de cet espoir progressiste qui a été laminé par une idéologie libérale apeurée et revancharde. Les liens troubles d’argent et de calculs géopolitiques du côté du despote turc et des monarchies arabes sont aussi en toile de fond de ce désastre ignoble. Cela m’intéresse beaucoup, marchant moi-même chaque jour, y compris sur mon blog, à la recherche de vérités. Je vais m’intéresser de plus près à Samar Yazbek que tu as si bien présentée. Chapeau vraiment pour ton remarquable travail.

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour,
      Samar Yazbek est en effet une autrice à découvrir lorsque l’on est « à la recherche de vérités », comme tu le dis (au pluriel, car le concept de vérité est si délicat…)
      Ses livres aident à mieux comprendre le conflit syrien, qui est tout de même d’une complexité impressionnante, car elle implique tant d’acteurs et d’actrices syriennes, syriens et du monde entier (des pays transfrontaliers, mais pas que !) avec des enjeux si divers et variés… Le tout savamment entremêlé !
      Et dix ans plus tard, la situation n’est guère réjouissante… Il est de notre devoir d’ouvrir les yeux et de nous informer (car que pouvons-nous faire d’autre ?)
      Merci beaucoup, en tout cas, d’avoir pris le temps de laisser ce commentaire si encourageant !
      À bientôt

      Aimé par 1 personne

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