S’adapter | Clara Dupont-Monod

« Inadapté, peut-être, mais qui d’autre avait le pouvoir d’enrichir autant ? »

— Clara Dupont-Monod, S’adapter

Une famille pas comme les autres

S'adapter, Clara Dupont-Monod, Stock, 2021
Source : Stock

Trois narrateurs, trois regards tournées vers un être qui ne voit pas. Un enfant inadapté qui bouleverse sa famille du fait de sa différence. Rien n’aurait pu préparer ses parents, son frère et sa sœur à ce nouveau venu qui ne verra pas, ne parlera pas, ne marchera pas. Chacun et chacune doit alors s’adapter à cette situation douloureuse et inattendue.

Chose surprenante, cette histoire n’est pas narrée par l’entourage de l’enfant, mais par les pierres du muret qui ceint la propriété familiale. Celles-ci ont vu se succéder des générations d’humains au cœur de la nature cévenole et choisissent ici de se concentrer sur les enfants au lieu de s’attarder sur l’expérience des parents. Les plus jeunes ont une sensibilité qui leur est bien propre, dont témoigne notamment leur attitude envers les pierres:

« Les adultes nous utilisent, les enfants nous détournent. »

—Clara Dupont-Monod, S’adapter

L’élan créatif des enfants les rend d’autant plus enclins à s’adapter à de nouvelles situations, même si les stratégies adoptées diffèrent pour faire le deuil de la normalité. Car il faut bien dire au revoir à la banalité lorsque son frère gardera toute sa vie les capacités d’un nourrisson et n’a que peu de chances de dépasser ses trois ans.

Clara Dupont-Monod parvient à rapporter le vécu propre à cette famille « différente » tout le replaçant dans un contexte plus large, soulignant notamment le manque d’accompagnement face à de telles épreuves de la vie.« Les parents découvrirent le grand no man’s land des marges, peuplées d’êtres sans soin ni projet ni ami », expliquent les pierres dont il faut espérer que le discours serait différent aujourd’hui…

Un conte d’hier et d’aujourd’hui

Ce récit a d’ailleurs une dimension intemporelle : l’histoire se déroule essentiellement dans les années 1980-1990, mais l’emploi du participe passé, la narration à travers le regard des pierres ou encore les personnages nommés par leur seule place au sein de la famille pourraient tout aussi bien servir un récit se déroulant dans les années 1950 ou 2020. Un conte prisonnier du temps, comme l’enfant est prisonnier de son état de nourrisson malgré ses membres qui grandissent et les mois qui passent.

Et il y a la nature, elle aussi intemporelle, immuable, majestueuse, salvatrice. L’autrice décrit les Cévennes avec une grâce et une maîtrise admirables tout qui restent accessibles et ne souffrent pas d’un style alambiqué. Elle sollicite tous les sens des lecteurs et lectrices pour les mener sur des sentiers montagneux bordés d’arbres et de cours d’eau, dans une région où le climat n’est pas des plus cléments.

Les personnages eux-mêmes n’ont pas toujours des réactions calmes et paisibles face à la différence de l’enfant. « Et moi, quelle attitude aurais-je adoptée ? », ne peut-on s’empêcher de se demander. Aurais-je été pleine d’amour et de bonté, prête à tout pour éveiller mon frère et lui procurer le plus de confort possible ? Aurais-je été en colère, aurais-je eu honte, aurais-je eu le courage de soutenir ma famille ? Y a-t-il une « bonne » réaction ?

Les pierres ne jugent pas, elles racontent. Avec un sens de la nuance qui apporte toute sa saveur et sa délicatesse au roman : triste ne signifie pas malheureux, immuable ne signifie pas insensible, et un son n’en vaut pas un autre. Chaque être, chaque sensation est unique et ne peut être cantonné à une approche monolithique.

S’adapter pour ne pas tomber

« Dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ? »

— Clara Dupont-Monod, S’adapter

La capacité d’adaptation se révèle dans l’épreuve mais aussi en aval, lors de la reconstruction. Tels des murs, les êtres humains peuvent être démolis, mais ils peuvent aussi être reconstruits avec du temps, de la patience, et bien souvent un peu d’amour. Certains seront plus stables que d’autres, quelques-uns seront particulièrement imperméables tandis que leurs voisins compteront de nombreuses brèches dans lesquelles la vie s’engouffrera… Mais le ciment de la famille est là pour s’assurer que les pierres ne se déchaussent pas, ou qu’elles retrouvent leur place au plus vite, parfois soutenues par de nouvelles pierres que l’on ne s’attendait pas à trouver là.

La tribu cévenole de S’adapter m’a toutefois gardée à distance, malgré la beauté de ce texte atypique que je n’ai pas réussi à pénétrer totalement. La plume de Clara Dupont-Monod est délicieuse, justifiant son prix Femina, l’autrice livre un roman fort qui aborde un sujet important, et pourtant… je suis resté en retrait. Peut-être la forme du conte ne permet-elle pas de toucher autant qu’un récit personnel et plus incarné. Peut-être n’ai-je tout simplement pas réussi à m’adapter…

Sur un autre thème, Règne animal de Jean-Baptise Del Amo avait bien davantage réussi à me toucher et plaira peut-être à celles et ceux qui ont apprécié S’adapter : il est aussi question d’une famille presque clanique, de son évolution, de son rapport à la nature et au terroir, le tout servi par une écriture ciselée (bien que plus complexe que celle de Clara Dupont-Monod) qui met tous les sens en éveil.

Ma note

L’atmosphère

L'atmosphère de S'adapter, Clara Dupont-Monod

À propos

Autrice : Clara Dupont-Monod
Maison d’édition : Stock
Date de publication : Août 2021
Pages : 200
ISBN : 978-2234089549

2 commentaires

    • Je suis désolée de te freiner ainsi !
      Ce n’est en aucun cas une lecture désagréable, mais je ne l’ai pas vraiment trouvée nécessaire… Peut-être qu’une solution serait d’emprunter S’adapter en bibliothèque ?
      Ce roman a l’avantage d’être court, il n’engage donc pas trop sur la durée.
      Je serais ravie en tout cas de savoir si tu as franchi le pas !

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s