Les Lanceurs de feu | Jan Carson

« Vous êtes juste aussi pété de trouille que moi. Juste aussi démoli. »

— Jan Carson, Les Lanceurs de feu

Des sirènes à Belfast. Est-ce un hasard si Une sirène à Paris de Mathias Malzieu et The Fire Starters (Les Lanceurs de feu) de Jan Carson ont tous deux paru en 2019 ? Ou ces créatures mythiques ont-elles particulièrement fait entendre leurs chants cette année-ci ? Une chose est sûre en lisant Jan Carson : le résultat est plus que réjouissant !

Violence, quand tu nous tiens

Nous ne voyons pas toujours la violence lorsqu’elle se manifeste, capable de revêtir les atours les plus charmants afin de inaperçue. Elle se cache sous le salut d’un gentil père de famille, derrière l’appel à l’aide d’une inconnue, au plus profond d’un nourrisson endormi ou encore à l’intérieur d’une chambre d’adolescent.

Violence passée, présente et future. Comme les temps de la narration dans ce récit où souvenirs, vie quotidienne et événements à venir oscillent entre réalité et merveilleux. La ville de Belfast assure toutefois un solide ancrage dans une réalité plus que palpable en cet été 2014, l’été des Grands Feux.

Si la capitale nord-irlandaise a toujours été le théâtre d’impressionnants feux à l’occasion de la parade orangiste du 12 juillet, le « Lanceur de feu » s’empare cet été-là de la tradition, exhortant les Belfastois et Belfastoises à réclamer leurs libertés civiques, à semer le chaos et l’anarchie sans chance de reddition. C’est pourtant bien la reddition et le dialogue qui ont permis de mettre fin aux Troubles irlandais seize ans plus tôt. Des Troubles lors desquels Sammy Agnew a pu laisser libre cours à sa rage et à sa violence avec des agissements qui semblent le rattraper en ce mois de juillet.

Un été brûlant rendu encore plus suffocant par une météo capricieuse qui impose une chaleur bien inhabituelle dans cette région du monde. Ciel et terre s’accordent ainsi pour rendre cet été particulièrement inquiétant.

« On dirait un instantané de fin du monde : des enfants masqués qui mangent leur glace pendant que la ville entière brûle dans leur dos d’un rouge infernal. »

— Jan Carson, Les Lanceurs de feu

Un climat de peur

Comment ne pas avoir peur face à un tel spectacle ? Ce n’est pourtant pas cette vision qui effraie le plus Jonathan Murray, un touchant docteur en mal d’amour qui pense avoir déjà gâché sa vie à la trentaine… et voit son existence changée à jamais en des circonstances irréelles. Devenu père après avoir succombé au chant d’une sirène (faut-il le prendre au propre ou au figuré ?), Jonathan Murray est encore dans les couches tandis que Sammy Agnew s’inquiète pour son fils déjà grand.

Leur peur les rapproche pourtant, une peur scandée au fil des pages et qui colore toute leur vie, une peur dont il est difficile de parler dans une ville divisée à l’atmosphère si particulière, dans laquelle les rôles semblent si bien définis entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux…

« Il y a toujours deux côtés à chaque chose » dans une ville comme Belfast, mais il y a aussi toujours quelqu’un à qui s’ouvrir malgré les divisions. D’autres personnes partagent nos peines, nos angoisses et peuvent nous comprendre (ne serait-ce qu’un peu), mais il faut parfois s’extraire de son quotidien et des ses habitudes pour les trouver.

Être père

C’est la paternité qui bousculera les deux protagonistes de ce roman bouleversant et les obligera à quitter leur zone de confort, aussi douloureuse soit-elle. Effrayés de ce que leurs enfants ont fait, font ou pourraient faire, ils se voient contraints de chercher des solutions à des problèmes dont ils ne parviennent pas à bien définir les contours. Ils doivent agir en adultes, ce livre en proposant une définition simple et pourtant si juste : « une personne capable de prendre soin d’une autre personne ».

À travers ses deux personnages, Jan Carson explore ce que signifie être père et le degré de responsabilité que cela implique envers ses enfants. À quel points nos actes passés et l’exemple que l’on a donné influencent-ils nos descendantes et descendants ? Les craintes et les anciens démons sont toujours aux aguets même s’ils semblent apaisés, mais une forme de rédemption et d’absolution semble possible chez ces hommes traversés par un amour qui ne dit jamais son nom.

« Père est un mot massif sans bras ni douceur d’aucune sorte. À la place j’apprendrai le signe pour “papa”. »

— Jan Carson, Les Lanceurs de feu

Loin de toute mièvrerie, Les Lanceurs de feu regorge de scènes touchantes et profondes sur un fond de violence et de cruauté qui n’occulte pas l’espoir et les « miracles manifestes » du quotidien. Ce récit met en mots les petites scènes, les petits sentiments qui reviennent jour après jour sans que l’on y prête attention, et même les couples qui n’ont plus rien à se dire se parlent encore…

Belfast elle-même est un personnage traité avec autant d’honnêteté et d’authenticité que les autres. Ses quartiers y ont leur vie propre, les maisons y sont parfois des refuges, parfois des endroits trop encombrés du passé pour s’y sentir bien. Cet ancrage local favorise l’immersion dans ce roman fantastique dans tous les sens du terme, les récits d’enfants aux pouvoirs surnaturels y ajoutant une touche surnaturelle déstabilisante mais étonnamment facile à accepter.

Toutefois, celles et ceux qui ont déjà quelques notions sur l’Irlande et son histoire profiteront sans doute davantage des Lanceurs de feu, les références à la capitale nord-irlandaise et à son passé apportant de la profondeur au roman. Les Éditions Sabine Wespieser ont cependant mis à en ligne « une carte interactive de Belfast indiquant les repères géographiques et historiques du roman » qui pourra aider les plus motivés à mieux comprendre les parcours de Jonathan et Sammy.

Cela démontre le soin apporté par la maison d’édition à cette publication dont il faut saluer la qualité, tant au regard du papier que du format du livre ou de l’orthotypographie – les italiques et les petites capitales étant employées avec une pertinence qui fera le plaisir des lecteurs et lectrices les plus pointilleux.

Un travail éditorial soigné pour une histoire surprenante, déstabilisante et impossible à oublier tant les personnages sont attachants et justes. La guerre qu’ils livrent à leurs démons intérieurs tout en étant soumis à la violence du monde extérieur crée une atmosphère pesante mais lumineuse, l’amour et à l’humour jaillissant comme par magie de la plume acérée de Jan Carson.

Ma note

5 sur 5 : à lire et à partager de toute urgence

L’atmosphère

L'atmosphère des Lanceurs de feu, Jan Carson

À propos

Autrice : Jan Carson
Traductrice : Dominique Goy-Blanquet
Maison d’édition : Sabine Wespieser Éditeur
Date de publication : Septembre 2021
Pages : 384
ISBN : 978-2848054155

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