La définition du bonheur | Catherine Cusset

« Comme s’il était possible de contenir la douleur dans les canaux de la raison et du temps. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

Un récit entre ombre et lumière

Que la douleur ne puisse être proprement délimitée et stoppée à des frontières sagement définies n’arrête pas les personnages de Catherine Cusset. Les protagonistes avancent irrémédiablement malgré les épreuves qu’elles traversent, les grandes comme les petites.

La définition du bonheur, Catherine Cusset, Gallimard, 2021
Source : Gallimard

Tout est nuancé dans ce roman dirigé d’une main de maître, comme le prouve la citation en exergue, qui pourrait jurer avec un titre aussi lumineux. Ombre et lumière, flux et reflux, chaud et froid, l’autrice se tient loin de tout manichéisme pour offrir le récit de deux femmes aux destins complexes – aux destins humains, tout simplement.

Tout commence avec Clarisse, seize ans, qui passe une partie de l’été 1979 dans un camp de vacances ensoleillé, idéal pour les rencontres et les premières amours. Aurait-elle dû se douter que lire Illusions perdues dans son bungalow estival n’augurait rien de bon ? Comment aurait-elle pu, alors qu’elle touchait au bonheur ?

La douleur s’était toutefois déjà immiscée dans sa vie bien avant cet été-là. Une douleur évoquée à demi-mot dans laquelle on devine le rôle de l’alcool et d’une histoire familiale trouble… Une douleur que porte aussi Ève, au destin a priori bien plus classique, mais qui cache lui aussi des zones d’ombre. Le malaise est perceptible dès les premiers chapitres, qui présentent les hommes comme des menaces, de manière plus ou moins explicite.

Des personnages qui se révèlent petit à petit

La définition du bonheur relate l’existence de ces deux femmes par bribes, chaque chapitre rapportant un épisode de la vie de l’une ou de l’autre sur un laps de temps allant d’une journée à quelques années.

La première partie rassemble des aperçus morcelés de leur vie qui n’empêchent pas d’apprendre à connaître les deux protagonistes en profondeur dans toute leur complexité. Les caractères bien distincts d’Ève et de Clarisse se ressentent jusque dans l’écriture des chapitres qui leur sont consacrés. Ceux dédiés à Clarisse sont pleins de sensualité, aussi bien dans l’acception érotique que plus large du terme. Couleurs, odeurs, sons, chaleur… Tous ses sens sont en éveil, tandis qu’Ève semble bien plus encline à l’intellectualisation et à la rationalisation, un mécanisme qui semble cependant s’affaiblir lorsqu’elle cuisine.

Leur conception même du bonheur est radicalement différente, comme l’explique Ève :

« Pour Clarisse, le bonheur n’existait pas dans la durée et la continuité (cela, c’était le mien), mais dans le fragment, sous forme de pépite qui brillait d’un éclat singulier, même si cet éclat précédait la chute. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

Toutes deux sont néanmoins attachées à leur liberté, même si elle se trouve entravée par les contradictions de tout être humain, alimentées par de lourds passés et la force de l’inconscient. « Tu prétends être libre, mais tu es aussi dépendante qu’un chiot », s’entend dire l’une des héroïnes. En effet, Ève et Clarisse ont un rapport bien particulier à l’addiction et à la dépendance, en particulier lorsqu’il est question d’hommes.

Des rapports femmes-hommes compliqués

La définition du bonheur met en exergue la complexité voire la toxicité des relations et de l’amour entre des personnes de sexe opposé, dont témoignent plusieurs phrases choc qui soulignent toute l’ambivalence des protagonistes.

« C’était cela qui l’attirait en lui, bien sûr : son sadisme réveillait en elle, tel un furoncle qu’on gratte jusqu’au sang, la vieille hantise du rejet et l’envie de mourir. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

Les relations femmes-hommes sont au cœur de ce roman qui se concentre essentiellement sur les deux personnages principaux et leur(s) couple(s), laissant peu de place aux amis et à la famille. Le manque d’épaisseur et d’incarnation des personnages secondaires peut gêner mais sera pardonné à la fin de l’ouvrage, qui explique pourquoi la psychologie des proches d’Ève et de Clarisse est peu creusée.

Les enfants tiennent toutefois une place importante dans le récit, mais toujours au travers du prisme de la mère, dont le rôle interroge également la place du père et des hommes dans la cellule familiale.

Les liens entre plusieurs générations de femmes sont omniprésents dans ce livre, qui fait presque de la psychogénéalogie sa matière première avec beaucoup de subtilité et de parcimonie. Abandon, trahison, répétition d’un destin… Qu’a-t-on hérité de nos ancêtres ? Un thème qui semble séduire les écrivaines en lice pour les prix littéraires 2021, Anne Berest évoquant aussi ce sujet au micro d’Augustin Trapenard sur Boomerang pour son livre Carte postale (sélectionné pour le Goncourt, tandis que Catherine Cusset concourt pour le prix littéraire « Le Monde »).

Un incontestable souffle romanesque

Bien que leurs racines aient des répercussions non négligeables sur leur existence, les personnages de Catherine Cusset ne restent pas statiques pour autant. Ce roman est aussi une ode au voyage et à l’évasion, pour des séjours plus ou moins longs. Ève déménage à New York tout en profitant d’escapades en Europe et notamment à Paris, qui reste au centre de la vie des deux femmes. Clarisse, attirée par l’Orient, n’hésite pas à se rendre dans divers pays d’Asie où elle se découvre « un désir de vivre plus puissant que les piqûres de scorpion et les déceptions amoureuses ».

Ainsi, La définition du bonheur est aussi une ode à la vie, malgré la douleur diffuse qui guette entre les lignes mais s’éclipse lors de nombreux moments de grâce – d’une magnifique scène de naissance plus qu’intense à des plaisirs simples qui apportent le sourire.

« Elle avait ses chats, le ciel, le silence (aucun voisin au-dessus d’elle), ses fils, et surtout ses copines. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

En outre, les livres et la littérature sont de véritables compagnons de voyage pour les deux femmes, au travers de leurs lectures, de leurs velléités d’écriture ou de rencontres avec des acteurs du monde de l’édition. Un plaisir pour les lecteurs et lectrices curieux qui aiment se plonger dans l’univers des livres au sein même d’un livre, une mise en abyme filée tout au long de la vie des protagonistes, que l’âge n’épargne pas.

« Quel est le super-pouvoir des femmes après cinquante ans ? L’invisibilité. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

Tic tac, tic tac… Cette blague lue par Clarisse dans un roman rappelle que le temps passe à toute allure, ce qui n’efface pas pour autant les traumatismes de l’enfance et de l’adolescence. Un gain de maturité qui donnerait presque des prérogatives : un adultère à presque quarante ans ne serait-il pas d’un commun affligeant ? Tout dépend sans doute du côté duquel on se trouve…

Un roman percutant à la structure magistrale

Suivre Ève et Clarisse sur plus de quarante ans est un réel plaisir, une véritable aventure qui se déguste dans une sorte de brouillard traversé d’éclaircies. Pourquoi une telle structure romanesque ? Quel est l’intérêt de suivre ces épisodes de vie qui soulèvent des questions auxquelles lecteurs et lectrices doutent de pouvoir trouver les réponses ?

Tout devient plus limpide dans la dernière partie du livre, qui met en évidence toute la maestria de Catherine Cusset, toute l’intelligence du récit, toute sa profondeur. Si l’excès de contemporanéité concentrée sur quelques pages est à la fois grisant et quelque peu agaçant (était-il réellement nécessaire d’évoquer à la fois #MeToo, le (ou la) Covid, Donald Trump, le meurtre de George Floyd, les Gilets jaunes et la reconstruction de Notre-Dame ?), la fin du roman entraîne dans une spirale inéluctable qui fait craindre le pire sans étouffer tout espoir. Lecteurs et lectrices comprennent peu à peu ce qu’il se passe sans vouloir y croire, le brouillard se dissipe sans pour autant éclairer toutes les zones d’ombre. Juste assez pour que le récit prenne tout son sens et se loge sous leur peau.

« C’était ce qu’on pouvait attendre de mieux de la littérature, ce sentiment d’une vraie compagnie. »

— Catherine Cusset, La définition du bonheur

S’il s’agit réellement de la conception de la littérature de Catherine Cusset, elle peut être plus que fière de son travail et considérer sa mission comme réussie (avec brio). Refermer ce livre entre deux chapitres, c’est y revenir le cœur palpitant pour retrouver des femmes déterminées et fragiles, incarnées et imparfaites, attachantes et agaçantes.

Lire La définition du bonheur, c’est partager des destins à la fois lumineux et glaçants, c’est se confronter à la force et à la vulnérabilité des femmes dans une société où les menaces semblent omniprésentes, où la sexualité est loin d’être toujours synonyme de plaisir, où la violence vient aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur.

C’est faire un bout de chemin avec des personnages si vivants que l’on ne peut s’empêcher de vouloir combler les trous laissés par l’autrice dans leurs existences aussi ordinaires qu’extraordinaires.

C’est aussi avoir une terrible envie de glace trois boules, cassis, réglisse et noisette.

Ma note

À lire et à faire lire de toute urgence

L’atmosphère

Atmosphère de La définition du bonheur, Catherine Cusset, Gallimard, 2021

À propos

Autrice : Catherine Cusset
Maison d’édition : Gallimard
Date de publication : Août 2021
Pages : 352
ISBN : 978-2072950377

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