Le Tour du monde en quatre-vingts jours | Jules Verne

« Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour du monde en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes ! »

— Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingts jours

Le goût du risque

Voici un pari bien osé à une époque où il ne suffisait pas de réserver un billet en quelques clics pour se rendre à l’autre bout du monde…

1872, Londres. Les progrès techniques ont rendu possible l’impossible : faire le tour du monde en quatre-vingts jours. C’est du moins ce qu’affirme un article du Morning Chronicle détaillant les différentes étapes à effectuer pour accomplir un tel exploit, de Londres à New York en passant par Bombay ou Yokohama. Si Phileas Fogg est persuadé de sa véracité, ce n’est pas le cas de tous les membres du Reform Club, donnant lieu à un défi fou. Le gentleman anglais parie vingt mille livres qu’il sera de retour dans quatre-vingts jours, le 21 décembre 1872, après avoir accompli le tour du monde.

Plus vite qu’il n’en faut pour le dire, il embarque avec son nouveau valet français Jean Passepartout, pourtant entré au service de Mr Fogg afin de mener une vie tranquille… En effet, Phileas Fogg est réputé pour son flegme, son pragmatisme et son exactitude – qui seront tous mis à rude épreuve durant son voyage.

Paru en 1872, Le Tour du monde en quatre-vingt jours est un pur délice pour les amoureuses et amoureux de la littérature du XIXe siècle. Jules Verne y démontre une étonnante capacité à narrer des événements excitants et palpitants avec tout le flegme qui sied à un Anglais certes respectable, mais au goût du risque bien affirmé. Une personnalité nuancée que l’on découvre au fil du roman derrière les apparences froides et mécaniques de Mr Fogg.

Autre temps, autres mœurs ?

Si la plume est un régal, le contenu l’est parfois un peu moins… Nul doute qu’il s’agit d’un véritable roman d’aventures très réussi, qui réunit tous les ingrédients du succès : l’action, l’amitié, l’amour, le danger, le suspense, des paysages variés, des moyens de transport qui nous font faire un bond dans le temps ainsi qu’une narration précise et efficace qui ne laisse rien au hasard.

Malheureusement, le racisme et le colonialisme ont aussi laissé leur empreinte sur cette œuvre qui ne se montre pas toujours des plus respectueuse envers les autochtones des pays parcourus. Si je ne recommanderais pas d’abandonner la lecture du Tour du monde en quatre-vingts jours pour autant, il me semble important de replacer le livre dans son contexte, pourquoi pas au moyen d’un appareil critique, d’autant plus qu’il s’agit d’un ouvrage destiné à la jeunesse.

À titre d’exemple, lecteurs et lectrices apprendront que « le génie colonisateur de la Grande-Bretagne [a fondé à Hong Kong] une ville importante et créé un port, le port Victoria. » Sans remettre en cause l’importance de la cité et de son port, l’encensement de la colonisation ne manquera pas de faire tiquer et d’alimenter les échanges au sujet du passé, de ce que l’on peut ou non accepter, mettre en avant, expliquer… et comment le faire au mieux dans le respect de tous et toutes. Sans oublier que cet héritage colonial a encore de fortes répercussions aujourd’hui et fait l’objet de débats, comme l’a par exemple rapporté l’AFP dans Le Point en 2019 avec l’article « C’était mieux avant ? À Hong Kong, les symboles coloniaux divisent les manifestants ».

Vue du port Victoria depuis sky100, Hong Kong, Diego Delso, 2013
Vue du port Victoria depuis sky100, Hong Kong, 2013
Source : Diego Delso, delso.photo, License CC-BY-SA. [Consulté le 04/09/21 sur Wikimedia Commons].

Une galerie de personnages avec lesquels apprendre et s’évader

Outre ces points de vigilance, ce roman plaira certainement aux amateurs de Sherlock Holmes pour son côté british et la touche involontairement comique qu’apport le troisième protagoniste : le détective Fix, persuadé que Fogg est le voleur si recherché de la Banque d’Angleterre, bien déterminé à passer les menottes au malfaiteur, mais dont le mandat d’arrêt ne parvient jamais à temps.

De plus, cette épopée n’est pas dépourvue de présence féminine grâce au personnage de la princesse Aouda, sauvée des flammes par les hommes de l’expédition et finalement intégrée à leur voyage. Trait d’union entre l’Orient et l’Occident, elle ne révolutionne pas les figures féminines de l’époque, mais apporte tout de même son courage et son intelligence à ses compagnons au-delà de la douceur et de la beauté qui la caractérisent – bien que l’accent mis sur sa blancheur et ses manières européennes puisse lui aussi poser question.

Autant de personnages qui occasionneront des obstacles supplémentaires à surmonter pour un héros qui ne perd jamais son sang-froid, à l’inverse de son impétueux valet qui a le chic pour se retrouver dans des situations rocambolesques.

La dynamique classique maître-valet fonctionne plutôt bien dans ce livre qui, bien que plein d’aventures, n’est pas exempt d’une grande rigueur scientifique. Cette dernière rappelle l’implication de Jules Verne dans l’émergence de la science-fiction française, les détails techniques et notamment maritimes ayant de quoi faire tourner la tête aux lecteurs et lectrices les moins érudits en la matière.

Pas de quoi s’inquiéter, toutefois, car Le Tour du monde en quatre-vingt jours reste très accessible, et son rythme effréné ne laisse pas le loisir d’en écarter la lecture bien longtemps. Un bon moyen pour apprendre à connaître une vision du monde aujourd’hui dépassée et les moyens de transport de l’époque sans même s’en rendre compte.

Le Tour du monde en quatre-vingts jours est une belle découverte à conseiller notamment aux adolescentes et adolescents aventureux, aux voyageurs et voyageuses dans l’âme à la recherche d’une plume de qualité, désireux de découvrir les merveilles des classiques et de la littérature. Je privilégierais toutefois une édition enrichie, non seulement d’un appareil critique et d’une remise en contexte historique, mais aussi d’une carte pour suivre plus aisément les pérégrinations des protagonistes.

Pour les plus jeunes (et tous les autres !) intrigués par la culture hongkongaise, Jules & Sarah: Enquête à Hong Kong de Grégoire Vallancien (ZTL-ZéTooLu, 2017) devrait donner quelques envies de voyage…

Ma note

Une belle découverte

À propos du livre

Auteur : Jules Verne
Illustrateurs : Illustrations de l’édition originale Hetzel (Alphonse de Neuville et Léon Benett)
Maison d’édition : Le Livre de Poche
Date de publication : Mars 1976 (publié pour la première fois en 1872 par Pierre-Jules Hetzel)
Pages : 352
ISBN : 978-2253012696

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