Le Renard et la Couronne | Yann Fastier

« J’ignorais alors combien la condition d’une fille seule était précaire
et la prédisposait à devenir la proie de quiconque
estimait avoir des droits sur elle. »

— Yann Fastier, Le Renard et la Couronne

Amateurs et amatrices de romans (pseudo-) historiques et d’aventures engagés, Le Renard et la Couronne est fait pour vous ! Suivez Ana dans son périple entre Paris et l’Europe centrale, entre brigandage et vie de jeune fille rangée.

Le Renard et la Couronne, Yann Fastier, Talents hauts, 2018
Source : Talents hauts

Tout commence à la fin du XIXe siècle lorsque la grand-mère d’Ana décède, décidant la jeune fille à quitter son village natal de Dalmatie pour rejoindre la grande ville la plus proche, Spalato, où elle s’intégrera rapidement à une bande d’enfants des rues qui fera son éducation.

La vie rocambolesque qu’elle mène alors n’est toutefois pas rose, et Ana part bientôt avec un vieux monsieur qu’elle a rencontré au détour d’un café et impressionné par sa maîtrise du français, langue qu’elle tient (mystérieusement) de sa grand-mère.

Dix ans plus tard, au début du XXe siècle, Ana est devenue une jeune fille curieuse, vive d’esprit et éduquée, dont la tranquillité sera bientôt troublée par divers incidents et le retour d’une vieille connaissance qui lui en révélera bien plus sur son passé qu’elle n’aurait pu l’imaginer…

Une structure captivante et entraînante

Clairement divisée en trois parties, cette histoire ne laisse nullement le temps de s’ennuyer. Chacune des sections a sa propre atmosphère, une couleur distinctive qui apporte son lot de découvertes et d’émotions. L’amitié et la famille y occupent toujours une place importante sans occulter toute la complexité des relations humaines.

En outre, les préoccupations féministes jalonnent le parcours initiatique d’Ana, comme le prouve la citation qui introduit cette chronique. L’héroïne découvre vite les périls de la condition féminine, mais elle apprend aussi à s’en détacher pour devenir une jeune femme forte et déterminée faisant fi des conventions sociales.

Le Renard et la Couronne offre aux lecteurs et lectrices une myriade de situations toute plus trépidantes les unes que les autres, entre scènes de combats, descriptions de paysages, récits de voyage et, parfois, quelques scènes à teneur légèrement érotique qui destinent ce livre à un public adolescent plus que purement jeunesse.

Un roman intelligent et stimulant

Ce roman parviendra toutefois à toucher sa cible grâce à sa richesse intellectuelle et à son accessibilité. En effet, les multiples références artistiques, historiques et les intrigues politiques, qui tiennent une grande place dans ce récit, sont toujours à propos très intelligibles en dépit de leur apparente complexité.

« Plus encore que Le bossu, j’aimais ses Habits noirs, qui me faisaient regretter de n’avoir pas connu le vieux Paris, ce Paris louis-philippard, celui de Vidocq et d’Eugène Sue, ce Paris où, dans les assommoirs enfumés, se parlait l’argot de Villon et dont les pavés résonnaient encore du cliquetis des rapières et de l’agonie des gardes du Cardinal. »

— Yann Fastier, Le Renard et la Couronne

Le tout sublimé par la plume de Yann Fastier, élégante, riche et travaillée sans jamais tomber dans d’inutiles envolées lyriques qui relèveraient de la masturbation intellectuelle. Je mets au défi quiconque de ne pas trouver un seul mot ou expression qu’il ne connaissait pas dans ce livre !

Les personnages, bien étoffés, sont relativement complexes et conservent leurs parts de mystère malgré un manque d’informations sur le passé de certains personnages secondaires que j’aurais aimé apprendre à connaître davantage (je pense notamment à Iva, Marion ou Patrizio).

Fidèle à son slogan, la maison d’édition Talents hauts « bouscule les idées reçues » avec ce livre faisant la part belle à une romance lesbienne passionnée qui, même si elle est peut-être trop facilement acceptée par rapport aux mœurs de l’époque, est à mon sens tout à fait bienvenue en littérature jeunesse.

De quoi exercer son esprit critique…

Pas de détours ou de fausse pudeur, l’auteur parle aussi bien d’amitié que d’amour et de sexualité. Attention toutefois à une scène qui s’est révélée problématique pour plusieurs lecteurs et lectrices (je vous conseille de ne pas lire la suite si vous ne voulez en aucun cas faire les fruits d’un divulgâchage !)

Ana est en effet victime d’un viol conjugal que certaines et certains ont jugé inutile pour l’intrigue et maladroitement traité. La jeune fille, choquée, comprend qu’elle a subi un abus et en veut à son agresseur mais passe assez vite outre, comme si cette expérience traumatisante n’était qu’une mésaventure de plus dans son parcours. Si je comprends ces critiques, il faut au moins reconnaître à l’auteur qu’il dénonce le viol conjugal, souvent banalisé, même s’il ne le fait peut-être pas avec la force et la vigueur à laquelle on pourrait s’attendre dans un roman destiné aux ados – d’autant plus dans un ouvrage aussi féministe et engagé.

À chacun et chacune de se faire sa propre opinion, cela ne m’a pour ma part pas empêchée d’adorer cette histoire haletante qui m’aurait plus que ravie à quinze ans ! Un roman fin, plein d’action et de références culturelles, de Aimard, Dumas, Féval, Verne et Zévaco à De Vlaminck, Derain, Marquet ou Matisse (je vous invite d’ailleurs à consulter le dossier de presse afin d’en savoir plus sur les sources d’inspiration de l’auteur).

Cette plongée dans le Paris et l’Europe centrale à la veille de la Première Guerre mondiale est à mettre entre toutes les mains pour ouvrir les mentalités et inciter à la réflexion, que ce soit au niveau artistique, littéraire, politique, humain… ou tout simplement pour passer un bon moment !

Je vais en tout cas suivre de près cette maison d’édition, qui a aussi publié la version française de The Deepest Breath sous le titre En apnée, un livre en vers libre et tout en douceur traduit par Aylin Manço sur la découverte du sentiment amoureux entre deux jeunes filles.

Ma note

À lire et à faire lire de toute urgence

Informations sur le livre

Auteur : Yann Fastier
Maison d’édition : Talents hauts
Date de publication : 2018
Pages : 544
ISBN : 978-2362662386

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