Dom Juan et l’infidélité

Piquée d’une envie de théâtre, de légèreté et de beauté, j’ai récemment rouvert mon exemplaire de Dom Juan afin de me délecter des mots et de l’esprit de Molière, qui ne manquent jamais de me ravir.

En seulement quelques pages, le grand maître du théâtre français parvient à soulever un nombre impressionnant de questions sur des sujets toujours d’actualité tels que la fidélité, l’honneur, la religion, la vertu et, au cœur de tout cela, l’amour. Si certains passages peuvent sembler désuets au XXIe siècle, à l’image de « […] comme l’honneur est infiniment plus précieux que la vie, c’est ne devoir rien proprement, que d’être redevable de la vie à qui nous a ôté l’honneur », d’autres comme « tout le plaisir de l’amour est dans le changement » sont encore des paroles que l’on peut entendre à (presque) chaque coin de rue.

À ce sujet, mon édition Librio destinée aux collégiens propose une activité qui m’a interpellée et que j’aimerais partager avec vous. L’éditeur propose un sujet d’imagination à partir de la tirade de Dom Juan acte I, scène II, qui encense l’infidélité (de « Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet […] » à « […] étendre mes conquêtes amoureuses. »). L’objectif : inventer la réponse qu’aurait pu apporter Sganarelle, en défenseur de la fidélité, sous la forme d’une tirade qui se situerait immédiatement après celle de Dom Juan.

  • Molière, Dom Juan, 2014, Librio, Flammarion
  • Molière, Dom Juan, 2014, Librio, Flammarion

SGANARELLE. — Mais enfin, Monsieur, il me semble que exagérez sans vergogne ce que l’on entend par fidélité. Nul ne vous demande de renoncer au monde lorsque votre cœur se fixe sur l’objet de votre désir, nul ne vous demande de vous retirer dans vos quartiers, les yeux clos à jamais et les sens engourdis par je ne sais quel enchantement. (Il cache ses yeux du plat de la main et avance jusqu’à se cogner contre Dom Juan.) Rassurez-vous, vous serez toujours autorisé à vous émerveiller de la couleur de vos rubans, à apprécier la chaleur des rayons du soleil, le chatoiement de la soie de votre vêtement et la rondeur de votre vin. Seulement, vous pourrez partager ces délices avec celle qui aura ravi votre âme sans craindre que ces moments de bonheur ne vous glissent entre les doigts : la fidélité, parmi ses nombreux bienfaits, vous promet une constance qui rendra votre esprit si léger !

Cette constance, que vous réservez aux ridicules, n’est rien de moins que le fondement de toute société dans laquelle le vivre-ensemble prime sur l’individualisme. Égoïste ! (Il semble regretter cette parole et s’écarte de Dom Juan, qui se retourne, furieux.) Mais quelle satisfaction pensez-vous apporter à ces autres belles, qui trouveront leur cœur brisé par une telle philosophie, par un tel papillonnage ? Vous détourner d’une autre, vous appelez cela une injustice, j’appelle cela un acte de respect et de bravoure. (Dom Juan rit.) Oui, parfaitement, de bravoure et de grandeur ! Toute belle a certes le droit de vous charmer, mais la nature est bien faite et nous a dotés de la capacité à réfréner nos passions afin que nous vivions dans un monde civilisé, où les couples construisent au lieu de se détruire, où ils enfantent au lieu de commettre des meurtres.

Il me semble que vous confondez amour et conquête. Quoi ! Pour vous « amour » va de pair avec « combattre », « rendre les armes », « vaincre » et « triompher » ? Et pourquoi pas « torture », « cachots » et « exécutions » ? Quelle violence, Monsieur, mais dans quel monde souhaitez-vous vivre ? Charmer une belle jeune fille en fait pas de vous son maître, tout au plus devenez-vous son compagnon le temps du voyage (court, dans votre cas) que vous entreprenez ensemble.

Le plaisir de l’amour n’est dans le changement que pour celui qui ne sait pas aimer. Aimer, c’est promettre, s’engager, s’efforcer de poursuivre dans la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, même lorsqu’elle est sinueuse ou sombre. Je vous vois rire, déjà découragé à l’idée de consacrer votre énergie à une belle qu’il serait si aisé d’abandonner sur le bord de la route. Mais cela ne serait bénéfique à personne ! (Dom Juan fait mine de vouloir parler, Sganarelle hausse la main pour garder la parole.) Non, pas même à vous, quoi que vous en pensiez.

La félicité n’est pas dans la facilité, mais dans le plaisir à constater que nos efforts ont porté leurs fruits. Vous voudriez étendre vos conquêtes à d’autres mondes, mais vous êtes-vous demandé si ces autres mondes voudraient vous recevoir ? Voici mon conseil : contentez-vous de ce qui vous est donné, puis employez-vous à transformer un diamant brut en un magnifique solitaire au lieu de laisser un tel joyau dormir, à peine admiré, abandonné au fond d’une mine.


Voilà, c’était la réponse de mon Sganarelle à l’apologie de l’infidélité de Dom Juan ! Et vous, quelle réponse votre Sganarelle apporterait-il ?

Pour rappel, je possède l’édition Librio de Dom Juan ou le Festin de pierre (2014, Flammarion, ISBN 978-2290038680), mais le texte de la pièce est intégralement disponible en ligne (rendez-vous pages 6 à 7 pour la tirade de Dom Juan).

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