Au bonheur des dames | Émile Zola

« Est-ce que Paris n’est pas aux femmes, et les femmes ne sont-elles pas à nous ? »

— Émile Zola, Au bonheur des dames

Tout l’esprit d’Au bonheur des dames est ainsi résumé par Octave Mouret, arrivé à Paris dans Pot-Bouille. Le jeune homme a réussi son ascension dans le monde du commerce, en grande partie grâce à la gent féminine, et est désormais à la tête de l’un des principaux grands magasins parisiens des années 1860 : Au Bonheur des Dames. Il y attire les femmes pour les y rendre esclaves de leurs désirs, les pousser à la consommation sous couvert de les contenter et de les aider à réaliser des économies. Mouret a une main de fer dans un gant de velours, un rictus carnassier sous un sourire enjôleur.

« Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. »

Émile Zola, Au bonheur des dames

Son traitement de l’abus et du mépris des femmes dans un contexte de montée d’un capitalisme débridé ferait-il de Zola un précurseur de l’écoféminisme ? Il établit en tout cas un parallèle entre l’exploitation des femmes et celle des mines de houille, ce qui n’est pas sans rappeler les propos de Carolyn Merchant, pour laquelle exploitation du « ventre de la Terre » et asservissement des femmes sont intimement liés1.

Les lecteurs ne peuvent donc que craindre pour Denise Baudu, tout juste arrivée de Normandie et menacée de se faire broyer par la machine mise en route par Mouret. La douceur de la jeune fille est mise à rude épreuve lorsqu’elle fait ses premiers pas en tant que vendeuse au magasin, où elle travaille malgré les difficultés dans lesquelles Au Bonheur des Dames a placé son oncle, sa tante et sa cousine, drapiers au Vieil Elbeuf qui se trouve de l’autre côté de la rue.

Denise est aux premières loges de la dégénérescence du petit commerce dont sa famille est victime, mais elle ne peut s’empêcher de se lancer dans « l’immense chantier contemporain », d’y jouer un rôle qui gagnera en importance au fil des pages. Sera-t-elle celle qui fera tomber Mouret de son piédestal, qui mettra à genoux celui qui a pour habitude de jeter les femmes « comme des sacs vides » une fois qu’elles ne lui sont plus utiles ? Rien n’est moins sûr vu l’hostilité dont elle est victime sur son nouveau lieu de travail.

Le magasin est en effet un véritable lieu de destruction, même si les tableaux dépeints par Zola peuvent faire rêver, retranscrivant à merveille l’abondance de marchandises au Bonheur des Dames et l’émerveillement que suscite l’établissement. L’auteur n’oublie pas de montrer les coulisses de « cette cité du travail » et sa mécanique implacable qui fait de tous les vendeurs, vendeuses et fournisseurs de simples « rouages » dont il convient de tirer un maximum de profits.

Les employés, pour leur part, « accept[ent] leur situation précaire, sous le fouet de la nécessité et de l’habitude ». Les producteurs consentent quant à eux à abaisser leurs prix pour travailler avec des enseignes aux tarifs toujours plus réduits afin d’attirer la clientèle, annonçant l’essor du capitalisme actuel.

« […] Où irait-on, si, sous le prétexte du bonheur général, on engraissait le consommateur au détriment du producteur ? »

Émile Zola, Au bonheur des dames

Les descriptions d’étalages de marchandises d’une beauté à couper le souffle, notamment lors de la grande exposition de blanc du chapitre final, est toujours nuancée les souffrances des victimes de ce système fondé sur « le calcul d’une humanitairerie pratique ».

Le roman ne se déroule toutefois pas à huis-clos, les personnages se rendant chez leurs (parfois prétendus) amies et amis, leur famille, les autres acteurs et actrices de l’économie parisienne, tous et toutes bouleversés d’une certaine manière par le succès des grands magasins. Mouret amène les lecteurs et lectrices au cœur des réunions de la bourgeoisie parisienne, tandis que Denise permet de pénétrer dans le quotidien de petits commerçants à bout de souffle.

Se constitue ainsi une large galerie de personnages souvent archétypaux qui mettent en avant les grands traits de caractère humains, dont l’universalité a certainement aidé Au bonheur des dames à traverser les décennies pour arriver jusqu’à nous. Du gentil garçon toujours malmené à la vendeuse intrigante, du petit employé assoiffé de pouvoir à la consommatrice avide, du banquier peu scrupuleux à la ménagère économe, chacun et chacune a son rôle à jouer pour dresser le portrait du commerce de la fin du XIXe siècle.

Denise Baudu et Octave Mouret n’échappent pas à cette dimension archétypale qui peut parfois faire lever les yeux au ciel. Denise semble parée de toutes les qualités attendues d’une femme à cette époque. Douce, bienveillante et souriante, elle fait preuve d’une obstination et d’un dévouement loin de tout calcul, son image de « vierge » étant plusieurs fois mise en avant dans le récit. Ce qui n’empêche pas d’autres personnages d’y voir une femme malfaisante déguisée sous des traits trompeurs, telle une Ève cachée sous le voile de Marie.

« […] Une mangeuse de chair déguisée, l’énigme sombre de la femme, la mort sous les traits d’une vierge. De quelle manière déjouer la tactique de cette fausse ingénue ? »
Émile Zola, Au bonheur des dames

La droiture à toute épreuve de Denise n’en est pas moins mise en danger par son attirance envers Mouret, qui s’intéresse petit à petit à la jeune femmes après en avoir fait peu de cas. Ambitieux, cynique et manipulateur, il semble toutefois dégager un magnétisme ravageur qui lui ouvre toutes les portes… sauf celle de Denise.

Les histoires d’amour entre la jeune femme inexpérimentée et l’homme tout-puissant qui succombe à ses charmes ne date donc pas de Cinquante nuances de Grey. Rapprocher le onzième volume des Rougon-Macquart et le roman de E.L. James serait-il un sacrilège ? Si la grande qualité littéraire d’Au bonheur des dames, la magnificence de la plume de Zola et le souffle romanesque du récit ont contribué à en faire un classique, il ne faut toutefois pas oublier qu’il y est question d’une relation a priori bien peu saine entre une jeune femme et son supérieur.

Même si Denise parvenait à faire plier Mouret, que penser du pouvoir qu’elle acquiert peu à peu Au Bonheur des Dames grâce à son patron ? Qu’aurait dit Simone de Beauvoir du règne de Denise, quelle valeur accorder au pouvoir qu’une femme détient d’un homme ? La protagoniste est-elle l’exemple de la force tranquille qui s’impose dans son monde, ou une femme passive qui a eu la chance de plaire à un homme puissant ? N’est-elle pas, d’ailleurs, toujours appelée « Denis e», quand son supérieur est désigné par son nom de famille, « Mouret » ? La multiplicité des interprétations possibles explique certainement en partie le succès toujours renouvelé de ce roman impossible à lâcher une fois entamé.

Ponctué de scènes d’amitié, de complicité, de rivalité et de désarroi, Au bonheur des dames est donc une histoire d’amour, mais aussi une critique sociale, une leçon d’économie, la fresque d’une société en pleine mutation qui fait écho à la nôtre – tant sur la question du commerce, de la responsabilité des consommateurs et consommatrices, des conditions de production et de vente, que sur le problème des relations toxiques.

Un livre à lire et à relire dont chaque ligne apporte une nouvelle réjouissance.

Ma note

À propos du livre

Auteur : Émile Zola
Maison d’édition : Le Livre de Poche
Date de publication : 2015 (publié pour la première fois par Georges Charpentier en 1883)
Pages : 544
ISBN : 978-2253002864

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