Reclaim | Émilie Hache (éd.)

Le mois de mars est consacré aux autrices sur ce blog, le 8 mars étant la Journée internationale des droits des femmes. Après la présentation du roman jeunesse Adèle & les noces de la Reine Margot de Silène Edgar et de l’autobiographie I Know Why the Caged Bird Sings de Maya Angelou, c’est au tour d’une anthologie fascinante regroupant les écrits de femmes engagées et inspirantes abordant deux des sujets les plus chers à mon cœur : le féminisme et l’écologie.


« Il semble devenu plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. »

Reclaim, Émilie Hache

Ces lignes, qui concluent l’introduction de Reclaim, auraient tout aussi bien pu être écrites par les écoféministes des années 1980 dont il est question dans cette passionnante anthologie.

Cet ouvrage nous ramène quarante ans en arrière lorsque des centaines, des milliers de femmes se mobilisaient dans un climat plus qu’anxiogène, entre course à l’armement nucléaire, destruction environnementale et injustices aux quatre coins du globe. Comme l’explique Émilie Hache, « ces femmes ont résisté au désespoir à travers la joie et la puissance d’agir que procure l’action politique. »

Reclaim, Emilie Hache, Cambourakis, 2016

Ces activistes se sont battues de mille et une façons pour un monde plus juste et respectueux de toutes et tous, conscientes des forts liens entre les femmes et la nature (qu’ils soient innés ou socialement, historiquement et politiquement construits, un débat récurrent et non résolu), conscientes des oppressions dont femmes et nature font l’objet dans une société qui court après les profits au détriment de l’environnement, de la santé et des droits humains.

La pluralité de ce mouvement, qui se laisse difficilement compartimenter et catégoriser, est fascinante. Les textes choisis attestent la diversité de l’écoféminisme, ils bousculent les carcans universitaires et leur discours académique. Le texte de Julie Cook intitulé « La colonisation de l’écoféminisme par la philosophie » met par exemple en avant les dangers d’une vision réductrice de l’écoféminisme, qui ne serait considéré que par le prisme philosophique, alors que l’expérience des femmes, leurs agissements, leur quotidien, sont au cœur de ce mouvement.

Ces textes écoféministes – et non sur l’écoféminisme, même s’ils existent – recouvrent diverses formes qui n’hésitent pas à faire appel à la créativité, à l’expérimentation, à l’imaginaire, au récit, pour faire passer leur message et abattre les barrières érigées par la culture dominante. Ce qui leur a valu de nombreuses critiques, mais qui fait aussi tout leur intérêt et leur saveur.

Articles, essais et poèmes se croisent dans Reclaim, se répondent et mettent en lumière la complexité de ce mouvement traversé de profonds désaccords. Économie, politique, santé, spiritualité, etc. L’écoféminisme a diverses portes d’entrées selon les histoires, les origines, la classe sociale ou encore la couleur de peau de celles (et ceux !) qui le rejoignent.

Il ne faut en effet pas sous-estimer l’importance de l’intersectionnalité qui fait subir à certain·e·s plusieurs formes d’oppression à la fois. L’activisme d’une femme au foyer blanche sera ainsi différent de celui d’une ouvrière noire ou d’une étudiante amérindienne… Ce qui ne doit pas les empêcher de s’unir dans leurs luttes, leur position de dominées étant en grande partie due à la dichotomie entre culture et nature opérée dans de si nombreuses sociétés. Ces dernières relèguent ainsi les femmes du « mauvais » côté, celui de la nature et des sentiments, tandis que les hommes se trouveraient du côté de la culture, de la rationalité, du raisonnement – du « bon » côté, en d’autres termes.

Chaque texte de ce recueil mériterait sa propre chronique tant ils sont tous captivants, édifiants, parfois révoltants mais aussi inspirants. Il est douloureux de constater que ce contre quoi les écoféministes se sont battues semble encore poser problème aujourd’hui, à l’heure où la planète souffre, où des conflits poussent des millions de personnes à fuir leur pays, où les chiffres des féminicides et des violences faites aux femmes sont loin d’être encourageants1

Il y a pourtant des progrès porteurs d’espoir, et prendre conscience des mécanismes de la violence et de l’oppression est un premier pas vers le changement et la libération. C’est exactement ce que propose Reclaim. Cette anthologie donne à comprendre comment femmes et nature ont été (défavorablement) associées pour mieux les dominer tout en présentant des exemples d’actions concrètes entreprises par des individus pleins de courage, d’audace et d’énergie pour faire bouger les choses.

Le texte qui ouvre le livre, un extrait du poème en prose Woman And Nature de Susan Griffin, donne le ton en mettant en évidence le rôle des textes fondateurs de notre culture, encore enseignés aujourd’hui, dans la domination des femmes. Même si l’on peut faire dire bien des choses à quelques lignes en les sortant de leur contexte comme le fait Griffin, il est difficile de ne pas voir la logique qui sous-tend la pensée de nombre d’auteurs cités. Du Malleus Maleficarum des Dominicains à Descartes, de Platon à Shakespeare, chacun a joué un rôle dans l’assujettissement des femmes et le rejet du corps, des sens et des émotions.

L’un des enseignements de cette anthologie ? Les mots ont leur importance, les récits ont un rôle à jouer dans nos vies, les expériences vécues sont tout aussi légitimes que les théories académiques, et diverses formes d’activisme peuvent cohabiter pour donner naissance à un mouvement complet et inclusif.

Loin d’idéaliser l’écoféminisme et d’en cacher les failles et les contradictions, Reclaim est une merveilleuse porte d’entrée sur ce mouvement. Ce livre propose en outre une multitude de références pour aller plus loin et continuer à se nourrir de cette pensée qui ouvre de nouvelles perspectives sur nos sociétés, leurs modes d’organisation et les interactions de leurs membres, humain·e·s ou non.

N’hésitez pas à partager ici vos références et conseils sur l’écoféminisme, un sujet passionnant et si important à l’heure où notre planète nous supplie de faire évoluer nos mentalités !

Ma note

Pour aller plus loin

  • Vous n’êtes pas encore convaincu·e·s qu’il vous faut lire Reclaim ? Émilie Hache saura peut-être vous en persuader avec cette passionnante interview réalisée pour Mediapart au sujet de ce livre.
  • Si vous préférez l’écrit à la vidéo, l’article (Re)découvrir l’écoféminisme, une interview d’Émilie Hache et de l’éditrice Isabelle Cambourakis parue dans Contretemps, saura peut-être vous convaincre.
  • Je ne saurais que trop recommander le livre Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, que l’on ne présente plus et qui pose lui aussi un regard « non conventionnel » sur les femmes.

À propos du livre

Coordinatrice de l’ouvrage : Émilie Hache
Traductrice : Émilie Noteris
Autrices : Émilie Hache (introduction), Rosalie Bertell, Elizabeth Carlassare, Carol P. Christ, Julie Cook (Lucas), Susan Griffin, Ynestra King, Celene Krauss, Joanna Macy, Carolyn Merchant, Janice Mirikitani, Ariel Salleh, Catriona Sandilands (Mortimer), Susan Saxe, Vandana Shiva, Starhawk
Maison d’édition : Cambourakis
Date de publication : Novembre 2016
Pages : 416
ISBN : 978-2366242133

1 Bénézit, J. (2020) « En 2019, le nombre de féminicides a augmenté de 21 % en France ». Le Monde, 18 août. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/08/18/en-2019-le-nombre-de-feminicides-a-augmente-de-21-en-france [Consulté le 25 décembre 2020].

4 commentaires

    • Hello,
      Je suis très touchée que tu aies pris le temps de lire cette chronique, merci beaucoup ! 😊
      J’ai hâte d’avoir ton avis sur ces textes si tu les découvres… Ils m’ont personnellement aidée à cheminer dans mon approche du féminisme et m’ont ouverte à des sujets très variés grâce à leur grande diversité, à leur érudition et à leur accessibilité !

      J’aime

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