Les impatientes | Djaïli Amadou Amal

« Je suis une fille pour mon plus grand malheur. »
— Djaïli Amadou Amal, Les impatientes

Les impatientes, Djaïli Amadou Amal, Emmanuelle Collas, 2020

Ce n’est un secret pour personne : la condition des femmes est particulièrement difficile dans nombre de pays, notamment dans ceux où mariages forcés et polygamie sont légion, comme dans le Sahel.

C’est au cœur de ces souffrances que nous plonge Les impatientes, au cœur des injustices criantes dont sont victimes de nombreuses femmes ; ici au sein de familles peules musulmanes établies à Maroua, l’une des principales villes du Cameroun.

Les femmes y sont soumises, aux hommes, aux traditions, à la religion… Victimes de violences quotidiennes, elles semblent n’avoir que peu d’horizons possibles au-delà du mariage. Le bonheur d’une femme ne se reconnaît-il pas au nombre de voyages qu’elle effectue « à la Mecque et à Dubaï », à sa progéniture nombreuse et à sa « décoration intérieure » ? Peu importe qu’elle soit éduquée, intelligente, drôle ou téméraire. Une femme doit avoir deux qualités : la ruse et la patience.

Patience. Munyal, en peul. Des mots que ces Camerounaises ne cessent d’entendre, scandés par leur entourage pour les persuader d’endurer toujours plus de souffrances et d’humiliations. Patience, le mot d’ordre qui revient dans les citations introduisant les trois parties de ce roman. Patience, et « soyez soumises ! »

Mais comment ne pas vouloir se révolter rien qu’à la lecture des violences faites aux trois narratrices ? Des violences aussi bien psychologiques que physiques qui détruisent les épouses de l’intérieur et de l’extérieur, les nécrosent, leur volent leur jeunesse, leurs rêves et leur personnalité.

« J’existe sans exister. »
— Djaïli Amadou Amal, Les impatientes

Elles n’ont qu’une demi-vie dans un monde où le viol conjugal n’existe pas, et dans lequel nulle femme ne peut remettre en cause l’ordre établi sans que toute sa famille ne s’en voie menacée. Le moindre faux pas peut entraîner la répudiation d’une épouse qui verra alors ses enfants démunis, sa mère, son père, ses frères, ses sœurs, ses oncles et ses tantes déshonorés. Quoi que fassent les hommes, quelles que soient les fautes qu’ils commettent, une femme en est systématiquement responsable.

Il n’est en outre pas rare de devoir « partager » son mari avec une ou des coépouses qui se sentent menacées dès qu’une nouvelle femme arrive dans la concession. Invoquer la solidarité féminine, rechercher une alliance avec les autres mariées est alors bien vain : la jalousie et les rivalités intestines rendent aux femmes la vie encore plus impossible qu’elle ne l’est déjà.

Aucune place n’est enviable, comme le suggèrent les trois points de vue proposés par l’autrice. Trois narratrices aux destins entremêlés, que la vie a toutes tuées d’une manière ou d’une autre.

La polyphonie de ce roman permet de comprendre que toutes ces femmes, parfois très jeunes, survivent plus qu’elles ne vivent, qu’elles soient mariées à un riche homme d’affaires ou à un ivrogne, que leur mari les batte avec acharnement ou « se limite » aux pressions psychologiques – qui ne sont en aucun cas moins graves ou moins douloureuses. Je regrette cependant que les voix des narratrices ne soient pas plus distinctes, que chacune n’ait pas de couleur vraiment spécifique qui permettrait de l’identifier au premier regard.

Le style est d’ailleurs la seule critique négative que j’aurais à émettre sur ce livre. Si j’ai particulièrement apprécié l’usage de termes peuls dans le texte français et la succession de trois points de vue différents, j’aurais aimé une plume plus « littéraire », plus travaillée. Le passé simple, le passé composé et le présent s’entremêlent sans que je ne parvienne bien à m’y repérer, et le niveau de langue, courant, pourrait presque faire des Impatientes un journal de bord romancé.

Il faut toutefois reconnaître le dynamisme de ce récit et ses nombreux dialogues aux accents plus qu’authentiques. L’autrice, elle-même mariée de force à dix-sept ans, ancre son roman dans le réel ; même les scènes qui se répètent diffèrent selon celle qui les relate, chacune semblant faire appel à ses propres souvenirs.

Les impatientes est un roman poignant, révoltant, douloureux, mais ô combien nécessaire pour ne pas oublier ce que nombre de femmes subissent encore et toujours au sein de leurs foyers – et parfois à nos portes, ne l’oublions pas !

Un livre à faire lire à toutes celles et ceux capables de prendre du recul par rapport à cette violence, qui pourrait choquer les plus jeunes et les plus sensibles. Ce qui ne signifie pas qu’il faille réserver ce roman aux adultes : les lycéens ne s’y sont pas trompés en lui attribuant leur Prix Goncourt 2020.

Il faut seulement savoir à quoi l’on s’engage en plongeant dans ce récit et, si possible, avoir l’occasion d’en discuter avec d’autres lecteurs et lectrices par la suite. Car Les impatientes est un roman dont il faut parler, autour duquel il faut échanger, pour que les yeux s’ouvrent, que les mentalités changent, et que les oppressions prennent fin.

«La patience […] est la solution à tout.»
— Djaïli Amadou Amal, Les impatientes

Patience ? Non, nous avons déjà trop perdu de temps.

Ma note

À lire et à faire lire

À propos du livre

Autrice : Djaïli Amadou Amal
Maison d’édition : Éditions Emmanuelle Colas
Publication : Septembre 2020 (publié pour la première fois en 2017 sous le titre Munyal, les larmes de la patience, édition première au Cameroun par les Éditions Proximité)
ISBN : 978-2490155255

3 commentaires

  1. […] Ils en parlent aussi : La page qui marque, Librairie Diderot, Balades en livres, Sonia boulimique des livres, Au fil des livres, Les Carpenter racontent, Domi C Lire, Carnets de voyages et notes de lectures de Miriam, Joellebooks, Sabine Mayor Minne, Nos esperluettes, Afroféminine, Lire et vous, Vagabondage autour de soi, Patricia Sanaoui Olivier, Mes mots mes livres, Le papillon des livres, Sin City, Translovart, Aux bouquins garnis, Bibliofeel, La bibliothèque de Lilly […]

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  2. Très belle chronique d’un livre marquant. Le style est simple – ce qui le destine aussi à la jeunesse – mais la construction du livre est habile. J’ai regretté pour ma part que cela donne l’impression d’une généralisation du problème dans un pays, le Cameroun. C’est pourquoi, sur ma chronique, j’ai mis une carte avec les différentes régions rappelant la diversité des langues, des religions d’un pays aux frontières arbitraires héritées du colonialisme. La situation des femmes est très diverse également. On a là des parcours de vie représentatifs de communautés, de régions… C’est là que les recherches autour du livre, les échanges entre lecteurs peuvent être précieux. Bon dimanche à vous !

    Aimé par 1 personne

    • Je suis tout à fait d’accord avec vous, et c’est une chose sur laquelle je n’ai peut-être pas assez insisté dans ma chronique… Il y une telle diversité culturelle, religieuse, etc., dans le Sahel, qu’il est impossible de donner une description générale des conditions de vie des femmes qui y résident.
      C’est d’ailleurs la force de la littérature : permettre de plonger dans un contexte particulier, à travers les yeux d’un·e ou plusieurs narrateur·rice·s qui nous font vivre des morceaux de leur quotidien… Tout en nous sensibilisant à des sujets qui touchent nombre de personnes (ici, malheureusement, des violences qui gâchent la vie de quantité de femmes).

      Aimé par 1 personne

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